Il est juste de commencer la nouvelle année, outre les vœux habituels, par un regard, même évasif, sur l’an passé. Sur Hamid Chabat, en particulier, qualifié, ici-même, d’homme de l’année. Tout, chez Hamid Chabat, est excessif : sa moustache, son ventre, son verbe. Pas une position, pas un mot, qui ne fassent, depuis quelques années, polémique. Et pourtant. Hamid Chabat n’est pas exceptionnel. Hamid Chabat n’est pas une singularité. Hamid Chabat, à vrai dire, est l’exacte mesure de notre démocratisation. Il est emblématique, et comme tel, tout en lui fait sens.

On définit d’habitude la démocratie par un ensemble de règles. Cette approche formelle laisse de côté bien des dimensions sociales, difficiles à cerner. Car la démocratie, faite d’élections, de lois et d’institutions, est aussi affaire de mouvements sociaux de fond et de temporalité longue. Le Maroc a commencé, timidement, sa démocratisation dès le début des années 1990. Une tentative d’alternance avortée en 1993, des réformes constitutionnelles timides en 1994 et 1996, enfin l’alternance en 1998, puis le retour sur les années de plomb et la construction d’un Etat de droit, ces différentes étapes se sont empilées sans rien faire bouger de profond. Les élites de l’opposition au cours de ces années venaient des mêmes familles patriciennes, avaient les mêmes fréquentations, les mêmes habitudes, le même langage que leurs adversaires conservateurs. La politique marocaine, entre 1990 et 2010, fut faite, opposition et régime, par la même classe sociale. Le résultat fut à la hauteur de ces réformes incestueuses : transparent, fragile, inaudible à l’oreille des masses. Elles lui préférèrent une opposition islamiste, venue d’un ailleurs social, arabophone, populaire, plus jeune, plus plébéien, et quelques figures atypiques, dont Chabat justement, porteuses d’une autre histoire.

Cette distorsion est une autre exception marocaine : pendant que les élites historiques réformaient, libéralisaient, démocratisaient, à leur manière et entre elles, l’espace public se gonflait d’un peuple nouveau. Un peuple qui préféra Benkirane à El Othmani et Chabat à El Fassi. Le verbe populacier plutôt que la froideur policée, le militantisme brouillant et agressif plutôt que l’institution historique, les prises de positions changeantes plutôt que l’idéologie. Une régression ? Pas forcément. Car si Chabat n’a ni la culture ni l’allure de Boucetta ou El Fassi, il n’en reste pas moins beaucoup plus proche de ce nouveau peuple des urnes, qui ne vote plus comme ses maîtres démocrates lui conseillent de faire.

La démocratie a toujours un coût. Représentative, elle est aussi, sans doute, médiocre et moyenne par bien des aspects. Ce coût, on peut l’appeler le « coefficient Chabat », qui réduit la qualité de l’espace public tout en l’élargissant. Le Maroc, qui est une monarchie, peut intégrer ce coefficient dans une équation plus large. Elargir l’espace public sans perdre la qualité politique, par un savant dosage. Cela aurait pu, aurait dû se faire dès les années 1990 : ceux que les Romains appelaient les hominesnovi, les nouveaux entrants dans les honneurs publics, comme Chabat, auraient dû être intégrés dans le jeu politique. On préféra s’appuyer sur les militants historiques, brillants et déracinés, pour accomplir la première alternance, pendant que bouillonnait, à l’écart, le chaudron social, que mitonnait Chabat, l’homme de l’année…

Omar Saghi, paru dans Telquel

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