En Chine on les appelait les bananes, « face jaune, cœur blanc ». Ailleurs, les bounty ou les noix de coco, « face noire, cœur blanc ». Variété de fruits, identité de processus. Depuis quelques siècles, le capitalisme impérialiste n’a pas que la conquête militaire comme outil de pénétration. Là où des difficultés de terrain, un Etat encore puissant ou des hésitations internes l’empêchaient de sauter le pas de l’annexion, il lui suffisait de s’appuyer sur quelques fenêtres maritimes, Tanger, la Havane, Singapour, pour inonder l’intérieur de produits manufacturés et en tirer des matières premières. Au passage, il détruisait l’industrie locale et poussait les campagnes à la spécialisation et à la constitution de grands domaines féodaux. Ainsi s’épanouissaient ces fruits étranges, moitié d’ici, moitié de là-bas, qui permettaient la soudure entre deux mondes aux niveaux de développement disparates, disparité qui permettait précisément la constitution de fortunes sûres et rapides.

L’histoire est passée par là. Le monde est ouvert et les vents ne soufflent plus du même côté. C’est la Chine désormais qui produit, et c’est l’Europe qui connaît à son tour sa guerre de l’opium. Quelques pays pourtant conservent, comme des reliques socioéconomiques, le vieux fonctionnement comprador. Le Maroc par exemple. Les enseignes des grandes marques de produits de luxe ne cessent de fleurir, à Casablanca bien sûr, mais aussi dans l’ « intérieur », comme on disait à l’ère précédant immédiatement la colonisation. Derrière les logos, il y a la réalité des flux économiques. Les concessionnaires Mercedes ou Bulgari sont les tuyaux de raccordement entre la haute valeur ajoutée occidentale, et les mono-spécialisations minières et agricoles du Maroc. Entre le kilo de tomate et la Rolex, un magasin à Maârif relie les deux mondes. Il est gagnant. L’intermédiaire entre la ville et la grande exploitation de primeurs est gagnant. La douane est gagnante. La municipalité de Casablanca est gagnante. Ça fait beaucoup de gains pour le pays ? Pas vraiment. Mis bout à bout, ces petits pécules ne compensent pas la perte née de la confrontation entre production de luxe et matières premières.

Mais alors, quelle rationalité y a-t-il derrière cet échange ? Celle du free-riding. Un pays qui se spécialise dans l’écoulement de matières premières contre des produits de luxe peut construire une économie solide, mais aus dépens de son environnement régional. Le cas du Liban est exemplaire. Entre le pétrole exporté et la Rolls-Royce importée, il put construire, un court moment (1950-1970), une économie gagnante.

Si la bourgeoisie marocaine, ainsi que le système politique qui la soutient, souhaite maintenir ce rapport à l’Occident (j’achète des TGV, je vends des courgettes) et devenir une vraie bourgeoisie d’intermédiation, une bourgeoisie corne de gazelle, peau brune et cœur blanc, il lui faudra nécessairement s’ouvrir sur l’arrière-pays maghrébin et africain.

On comprend mieux l’enjeu régional pour le Maroc, qui lui est crucial, plus que pour l’Algérie ou la Tunisie, par exemple. La première se suffit de ses hydrocarbures, la seconde a parié sur les classes moyennes. Mais pour nourrir une hyper-bourgeoisie marchande et improductive, le Maroc doit nécessairement chercher de nouveaux marchés. Chaque nouvel accord de libre-échange avec des pays africains ou orientaux, chaque entrée d’une société marocaine dans le capital de compagnies minières ou agricoles africaines, ne sont en réalité que le triomphe de notre bourgeoisie corne de gazelle.

Omar Saghi, paru dans Telquel

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