Il est des rencontres improbables et que pourtant on eût vivement souhaitée : Pythagore et Bouddha, Dante et Ibn Khaldoun. Des contemporains impossibles, des sphères lancées dans leurs orbites solitaires et qui cependant se rejoignent par des thématiques communes, des soucis symétriques, de secrètes intuitions. Le monde contemporain nous enjoint de procéder, dans l’urgence, à de tels dialogues qui traversent les frontières linguistiques et culturelles pour tisser une pensée mondiale encore à venir.

L’exposition « Hajj, le pèlerinage à la Mecque », invite à un tel exercice. Ouverte mardi 22 avril à l’Institut du Monde Arabe à Paris, en présence du président français, cette exposition est à plusieurs titres inédite : coproduite par l’IMA et la Bibliothèque du Roi Abdulaziz de Riyad, elle propose pour la première fois un événement culturel franco-saoudien, qui aspire à représenter un fait de civilisation majeur dans le monde musulman. Le choix des œuvres, le parcours, les thèmes abordés ont été pensés de concert dans les langues et les cadres conceptuels des deux pays producteurs. Avec une idée phare : le pèlerinage à la Mecque, patrimoine universel immatériel, a quelque chose à dire à tous les publics, croyants et non-croyants, orientaux et occidentaux, au-delà de tout vain exotisme, tant quelque chose d’essentiel dans la construction de la subjectivité humaine se donne à voir et à penser lors des rites du Hajj, dans les œuvres qui lui sont consacrées, dans les écrits qui le traitent.

Et ce n’est pas la moindre des qualités de cette exposition consacrée à la Mecque qu’elle ait lieu à Paris. Dialogue de deux visions de l’universel, celle de la modernité politique et de l’émancipation juridique d’une part, celle de l’unité du genre humain par la fidélité à la tradition abrahamique de l’autre, Paris-La Mecque, c’est un peu l’interminable dialogue Athènes-Jérusalem qui se poursuit, à nouveaux frais, élargi, depuis son foyer méditerranéen, jusqu’aux limites de la mondialisation actuelle.

Pèlerins allant à la Mecque, Léon Belly, 1861 (Musée d’Orsay)/ Franck Raux-Stephane Marechalle

Les œuvres qui ponctuent le parcours de l’exposition, Mahmal, palanquin ouvrant la caravane des pèlerins,Kiswa de soie revêtant la Ka’ba, stèles de fondations, manuscrits et miniatures témoignant d’expériences individuelles, tendent la main, au-delà de la dimension patrimoniale, au plus proche de la tradition occidentale : le Sacrifice d’Isaac par Abraham, de Rubens, qui reflète des similitudes secrètes entre les deux civilisations, les grands orientalistes français, l’apport administratif français à la modernisation du Hajj, etc. Mais aussi au plus contemporain : les artistes musulmans d’aujourd’hui se confrontent à ce rite paradoxal, qui magnifie l’universel dans la plus extrême singularité, avec l’enjeu majeur de représenter sans représentation, de faire voir le fait religieux et le vécu intérieur en jouant avec l’interdit figuratif.

A l’heure où le dialogue – ou la confrontation –  tour à tour raidi ou ouvert, entre deux visions de l’unité humaine, semble être notre condition historique, l’exposition « Hajj », invitant La Mecque sur les berges de la Seine, donne à interroger la possibilité de construire un monde commun. Un monde qui puisse réconcilier des civilisations proches, trop proches parfois pour une compréhension immédiate.

Omar Saghi, commissaire de l’exposition, paru dans Telquel

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