« Le sultan se trouvait alors assis dans la chambre d’audience et les officiels de la cour, tous debout, formaient une ligne immaculée sur des murs immaculés. Les grands dignitaires traversèrent le sol carrelé pour venir saluer le général, puis ils s’écartèrent et celui-ci s’avança seul, suivi à une courte distance par son état-major. Il s’arrêta au tiers du chemin comme le veut le cérémonial de la cour marocaine, et se courba dans la direction de la pièce sous les arcades. Il fit quelques pas encore et se courba une seconde fois puis une troisième quand il atteignit le seuil de la pièce. Alors les uniformes français et les draperies marocaines se refermèrent sur lui et tous disparurent dans les ombres de la salle d ‘audience. »

De qui, de quoi s’agit-il ? C’est Hubert Lyautey, résident général, venu présenter ses hommages au sultan Moulay Youssef. Il se plie, scrupuleusement, au cérémonial : on note les trois stations, aux tiers de son chemin le menant vers le souverain ; on note la révérence trois fois reproduite ; on note le cadre très théâtralisé.

Cette scène, rapportée par la voyageuse américaine Edith Wharton, ne prend, à aucun moment, le sens d’une servilité, d’une soumission coercitive. Que s’est-il passé pour qu’un rituel de cour, se soit, ces dernières années, nimbé d’une brume de contrainte, cerné de qualificatifs politiques et psychologiques : humiliation, honte, obséquiosité, indignité, dictature ?

Le sens oublié du rituel

Dans un ordre féodal classique, le seigneur qui s’agenouille, le baron qui fait la révérence, les aristocrates qui embrassent la main du souverain, présentent leur hommage à un symbole physiquement incarné. Les mêmes, dans d’autres conditions, iront faire le coup de feu contre le même souverain, sans aucun esprit de contradiction. Ici, ils baisent la main de la nation, là, ils s’opposent au chef du gouvernement. Ici, ils se courbent devant l’histoire, là ils se révoltent contre l’impôt.

Dans l’histoire marocaine, les exemples sont multiples : on rapport souvent le cas de cette harka du sultan Moulay Slimane, décimée par une tribu révoltée qui, ensuite, vient présenter ses hommages au sultan, resté seul et désarmé. Les guerriers ont massacré les percepteurs d’impôt, puis sont allés implorer la baraka du commandeur des croyants.

Il est peut-être inutile, peut-être vain, d’aller expliquer ces subtilités aux Etats aux traditions républicaines enracinées : pour un Egyptien, un général qui embrasse la main du prince héritier est un symbole d’avilissement, incontestablement. Expliquer que le baisemain est par excellence, une politesse adressée au mélange de faiblesse et de grandeur (celle qu’incarne une dame, un vieux, ou un prince-enfant) ne fait pas partie du cahier de charge de notre diplomatie. Mais que les Marocains eux-mêmes interprètent désormais tout signe de politesse cérémoniale comme une soumission, voilà qui mérite interrogation.

De la politesse à la terreur

Disons-le d’emblée. La responsabilité du règne d’Hassan II est indéniable dans cette transformation, qui a détruit la symbolique qui entourait le cérémonial de cour, le transformant en mécanisme de soumission. Baiser la main de Mohammed V fut un honneur, une faveur quasi-divine… Embrasser celle d’Hassan II prit le sens d’un ralliement politique, doublé de contreparties, sonnantes et trébuchantes. Le roi défunt usa et abusa de ce pourrissement : l’hommage du au symbole d’une histoire commune devint un acte politicien, il perdit son sens collectif à mesure qu’il acquit une fonction de courtisanerie de la plus basse espèce.

Ce qu’on peut reprocher de plus grave aux années de plomb, ce n’est peut-être pas tant les violences physiques ; celles-ci font partie, malheureusement, de l’histoire universelle du XXe siècle, mais là où la répression en Algérie, en Irak ou en Egypte marchait, main dans la main, avec la construction d’un sens collectif nouveau –la révolution – au Maroc, malgré son caractère toujours limitée, cette violence physique fut surtout une violence symbolique inqualifiable. Chaque enlèvement, chaque emprisonnement, chaque acte de torture, minaient un peu plus l’hommage du au souverain, métamorphosé, graduellement, en soumission craintive envers le tyran. Cet héritage, on le retrouve aujourd’hui, dans notre incompréhension du rituel.

Omar Saghi

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