Chicago, Alaa El Aswany – note de lecture

Publié: 30 avril 2014 dans Non classé

Il faut souvent un deuxième roman pour confirmer les premières impressions, ou les corriger, ou encore amplifier les imperfections légères pour lesquelles ont pouvait avoir la tolérance oublieuse des découvertes. Chicago, second roman de Alaa El Aswany, bien parti pour avoir le même succès que le précédent, ne remplit aucune de ses promesses. Et à la différence de L’Immeuble Yacoubian où les à-peu-près psychologiques et les trivialités étaient corrigés par la dynamique politique du roman, happé par la figure du Grand Homme, il n’y a ici nul projet romanesque pour amender l’empilement brinquebalant des clichés.

La ville éponyme, « vers laquelle [affluent] des milliers de colons, comme des fourmis sur un pot de miel » (page 9) est le lieu d’une confluence de destins de médecins et d’étudiants égyptiens balisés par l’émigration, les carrières universitaire ou familiale, les stratégies amoureuses et politiques.

Dans cette constellation déjà très figée (il y a là des étudiant égyptiens, le laborieux et la méritante, l’engagé et le cynique, il y a aussi les médecins égyptiens, celui qui croit en sa patrie et celui qui n’y croit pas, etc.) les personnages américains sont à l’avenant, bras cassés du poncif mal ficelé : «  De l’autre côté de la table était assis George Michael qu’on appelait le Yankee » (29)  la « yankitude » tenant sans doute à « sa façon de parler avec l’accent du Texas où il était né et avait vécu ». Passons sur « sa petite bouteille d’eau minérale » qui devient deux pages plus loin « sa bouteille de Pepsi », sur les épouses américaines des médecins égyptiens qui sont à la limite de la caricature pornographique, d’abord soumises et fascinées par les prouesses des maris avant d’en demander plus et mieux aux sex-toys… (Chris par exemple, la femme de Mohammed Saleh).

Les fréquentes interventions du narrateur ponctuent cette écriture non plus cinématographique (comme le fut celle de N. Mahfouz dans les années 60) mais « télévisuelle » : « Ici, on peut se demander s’il n’est pas étrange que Maroua se soit aussi rapidement transformée du tout au tout ? » (266) ou bien « Mais savons-nous tout sur Safouat Chaker ? » (312) Clap, réponse au prochain épisode. Car le propre du soap-opéra est d’abord un traitement du temps qu’on ne trouve pas au cinéma : la linéarité absolu (ni ellipse : tout vous sera montré, ni flash-back – la chronologie « naturelle » est scrupuleusement mimée). Que les personnages s’essoufflent et se fossilisent au bout de quelques chapitres n’en est donc que prévisible. Au point où l’auteur, laborieusement, anticipant peut-être sur les doutes du lecteur, commet une involontaire mise en abîme : « de la même façon que dans les films de science-fiction le visage du héros passe du bien au mal, les traits de Danana se transformèrent au fur et à mesure qu’il franchissait le vestibule. » (116) Et voilà pour la psychologie du personnage. Clap, à suivre.

Inévitablement, l’auteur finit par se confronter à des contradictions nées de ces simplifications, et que des accessoires guignolesques permettront de résoudre. Exemple : le médecin et universitaire Raafat Sabet ne reconnaît plus sa fille égypto-américaine : « Sarah a une personnalité indéchiffrable. Je m’imagine parfois que c’est une autre personne. Ce n’est pas la Sarah que j’ai portée dans mes bras quand elle était bébé. » (83) Surtout que le pauvre père observe qu’« il émanait de son corps la même odeur de propre qui emplissait ses narines quand elle était une petite fille qu’il portait dans ses bras. »(143). Qu’est-il donc arrivé à sa fille ? Elle a grandi, et décidé de vivre avec son ami, Jeff. Le père les surprend en train de se caresser (228). Fou de rage, il défonce la porte et cogne sur le copain. Mais heureusement qu’un deus ex machina interculturel existe qui expliquera la violence du père au lecteur occidental : Jeff, en plus de coucher avec sa fille, la drogue !

Dans une scène cruciale de L’Impasse des deux palais de N. Mahfouz, Yassine, le fils aîné de monsieur Abdel-Gawwad, surprend son père dans une maison close. Caché par une almée derrière une tenture, il a ce mot désarmant de vérité : « tu nais enfin en moi, mon père ! ». Un demi-siècle plus tard, Alaa El Aswany dresse une scène primitive inversée puis l’escamote en une banale croisade contre la drogue, qui recoud de fil blanc les contradictions du personnage. De cet étalage de sénilité paternelle, l’auteur fournit ailleurs la clef : « Raafat méprisait sa propre culture, même s’il la portait en même temps à l’intérieur de lui-même, ce qui compliquait tout » (84). Cela suffit comme analyse. Passons à l’imbroglio suivant[1].

Dans cette suite d’aventures de couples, l’unité du roman ne tient que superficiellement à la préparation de la visite du président égyptien aux Etats-Unis, aux stratégies des uns et des autres, intéressées ou héroïques ; ce sont surtout les moites nostalgies, les bluettes de pacotilles et un attirail d’exotisme qui ficellent tant bien que mal l’ensemble.

Quoi d’étonnant dès lors à ce que la traduction elle-même empreinte cette voie ? Les notes que Gilles Gauthier ajoute parfois pour la bonne compréhension du texte sont sidérantes d’affectation touristique : ainsi Tantâ « loin des charmes du Caire et d’Alexandrie, [est] dans l’Egypte profonde » (note page 15), Roueiei est un « « ancien quartier populaire plein d’authenticité » (71) ; on trouve aussi beaucoup de « fèves mijotées » (63) de « délicieuse purée » (92) et autres stars « au physique plein d’attrait » (18)…

La lecture très « guide du routard » que nous propose le traducteur reste fidèle au projet du romancier : à l’heure où on relit les précurseurs d’une littérature débarrassée d’exotisme facile (William Burroughs, Henri Michaux…) Alaa el Aswany emprunte sans ironie aux fictions collectives des uns et des autres (des uns sur les autres) pour une hybridation littéraire du touristique et du télévisuel.

On est loin de l’écrivain comme « chasseur acharné des mensonges culturels » (Bruno Schulz à propos de Witold Gombrowicz), autrement dit de tous les oripeaux linguistiques qui nous habillent – les engagements frelatés, la monnaie usée de tous nos clichés intellectuels…

Qu’un tel amas de médiocrités rafistolé de coucheries improbables et d’un méli-mélo de bons sentiments soit lancé avec éloges et fracas est symptomatique : Alaa El Aswany annonce peut-être un boom du roman arabe, à la suite des précédents latino-américains et anglo-indiens, une authenticité d’exportation où il faut conformer le produit aux attentes du local et de l’occidental, autrement dit l’exotisme facile et la complaisance chauvine.

Omar Saghi

[1] Outre la linéarité temporelle, le propre du feuilleton télévisuel est d’être une suite d’histoires, virtuellement interminable. Voir Tania Modleski, « Morales du soap », in Fresh Théorie, pages 483-497, Editions Léo Scheer, Paris, 2005.

Alaa El Aswany, Chicago, Roman traduit de l’arabe par Gilles Gauthier, Actes Sud, 2007, 460 pages.

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