Le Califat imaginaire d’Ahmad al Mansur – note de lecture

Publié: 30 avril 2014 dans Armées arabes, Culture et politique, Histoire moderne, Maroc, Relations Nord-Sud, Sécularisation
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La seconde moitié du seizième siècle voit cohabiter Ivan IV de Russie, Elisabeth Ie d’Angleterre, Philippe II d’Espagne, Shah Abbas ou le Grand Moghol Akbar. Un même vertige saisit ces têtes couronnées : l’empire universel, ou du moins la construction d’une souveraineté indépendante et glorieuse.

Dans ce cadre peu propice aux Etats périphériques, le Maroc réussit pourtant à se forger un destin indépendant entre les Etats-nations européens et le grand voisin ottoman. Que reste-il pourtant de ce quart de siècle ? Des images d’Epinal surtout : la bataille des Trois rois à l’issue de laquelle le jeune prince Ahmad est couronné, la conquête du Soudan occidental, la construction d’al-Badi‘, l’Incomparable palais dont il ne reste plus rien, puis la mort soudaine du souverain et la dispersion de l’Empire.

Le travail de Nabil Mouline vise à décrire, au-delà de la geste d’un grand souverain marocain, la généalogie d’un système de pouvoir toujours robuste au Maroc. L’auteur sollicite les textes des chroniqueurs contemporains : les mémorialistes et historiens proches du sultan, ‘Abd al-‘Azîz al-Fishtâlî, auteur des Manâhil al-safâ et vizir d’al-Mansûr, ‘Ali b. Muhammad al-Tamgrûtî, auteur d’al-Nafha al-miskiyya et envoyé du sultan à Istanbul ; les témoins européens, souvent captifs ibériques, comme le portugais Antonio de Saldanha, ou les espagnols Marmol et Diego de Torrès ; les annales et recueils anonymes (comme la Chronique anonyme, compilation du XVII° siècle, ou le Târîkh al-dawla al-sa‘diyya). Enfin, des « chroniqueurs tardifs », selon les termes de l’auteur, historiens et mémorialistes marocains de la période alaouite, al-Ifrânî (Nuzhat al-hâdî), al-Zayyânî (al-Turjumân al-mu‘rib) ou encore al-Nâsirî, célèbre auteur d’al-Istiqsâ, sont également mobilisés pour parfaire le portrait du souverain, de son entourage, de sa geste et du rituel de cour.

Cette « prétérition » des chroniqueurs, que l’auteur sollicite à égalité avec des archives très souvent inédites ou de découverte récente permet l’analyse détaillée des différentes strates composant l’image du souverain. Car « (…) l’on peut vraisemblablement faire confiance aux chroniqueurs marocains, ces derniers partant toujours d’un fait véridique et glosant autour de ce fait pour en faire un événement exceptionnel. » (76). Il s’agit là probablement du noyau méthodologique de l’auteur : procéder, à partir de « l’événement exceptionnel », tel que l’histoire l’a construit, à une réduction méthodologique qui décompose les interprétations pour aboutir au socle du « fait véridique ». Cependant, loin de tout réductionnisme matérialiste, le « fait véridique » intéresse peu, au final, l’historien ; l’essentiel est de comprendre la manière dont l’interprétation « légitime » a été rendue possible. Comment la bataille des Trois rois, de victoire à l’attribution brumeuse, (« La bataille des Trois rois ne fut qu’une victoire symbolique. » (294) devint la consécration incontestée d’Ahmad al-Mansûr ? Comment l’expédition du Soudan, d’entreprise ruineuse et hasardeuse, devint la conquête mythique (« Il faut donc écarter définitivement le motif économique comme principale raison de la conquêt du Soudan Occidental et donner davantage de place aux motifs politico-religieux. » (333) ? Il y a là comme l’affirmation d’une vision du monde très cohérente. Un double refus commande ce regard : le refus de l’idéalisme et de la personnification, et celui du réductionnisme économique passant par la « révélation » des dessous socio-économiques des grandes heures du règne. A la place, un intérêt minutieux porté aux récits des contemporains et aux constructions idéologiques qui, du grain de sable matérialiste, font la perle de l’histoire. Ce constructivisme politique n’est pas sans rappeler les travaux de Peter Brown, sa tentative de construire une histoire des styles et des figures de la sainteté, ou de Paul Veyne et de son inspiration nietzschéenne au service d’une lecture lucide des événements. Le recours aux notions de ruse, d’illusion, de prudence participe de cette lecture.

L’auteur rappelle les origines du règne sharîfien : les limites de la « multidomination » des Mérinides, qui s’épuisent à contrôler les segments tribaux centrifuges, la prise du pouvoir d’un Idrisside à Fès en 1465, première tentative de « restauration » chérifienne, limitée au cadre urbain mais annonciatrice du futur Maroc, la naissance et la diffusion des confréries soufies, piétiste et urbaine comme la Zarrûqiya, rurale et frondeuse comme la Jazûliyya, la confrontation annoncée entre Habsbourg d’Espagne et Ottomans en Méditerranée occidentale, préparant au Maroc une utile fonction d’Etat tampon… C’est au règne d’Ahmad al-Mansûr (1578-1603) que sera confiée la réalisation de ce programme sharîfien, que l’auteur appelle un « projet triptyque ».

Le premier volet du projet est la légitimation du pouvoir royal. Poursuivant l’entreprise de légitimation supra-tribale commencée par ses prédécesseur, Ahmad al-Mansûr s’arme de différentes sources de pouvoir, toutes convergeant vers une volonté de centralisation spirituelle.

Il dirige lui-même la prière, s’abrite sous la mizalla, l’ombrelle impériale, porte les habits blancs que son prédécesseur avait abandonné au profit de l’habit turc, rétablit le liwa’ al-mansûr, l’étendard blanc des sharîf et brandit les reliques de la dynastie, rompant définitivement avec Istanbul, le « califat d’Orient ».

Une scène mystico-politique est dressée, au cœur duquel le sultan se donne à voir. L’auteur parle d’un Etat-théâtre, décrit les différentes postures du sultan, et rappelle les scénarios du cérémoniels, les marâsim qui président et scandent ce culte rendu au pouvoir incarné. Il décrit également « les cadres spatiaux dans lesquels ces rituels politico-religieux se déroulaient, notamment le palais al-Badi‘, demeure sédentaire du sultan-sharîf, et la mahalla, sa demeure mobile. » (139)

Quel contenu donner à ces rituels du pouvoir, quelle idéologie nourrit ce cérémoniel qui esthétise le rapport de force entre un centre étatique en devenir et les forces centrifuges du pays ? A la figure apocalyptique du Mahdî, le sultan-sharîf préfère celle du mujâhid qui défend les frontières face à la tenaille ibéro-ottomane, et celle du mujaddid, le rénovateur du siècle (l’an mil de l’islam correspond à 1590, zénith du règne d’Ahmad al-Mansûr). « Moins extrémiste et répondant davantage aux aspirations centralisatrices et réformatrices du sultan-sharîf » (103), ce style nouveau de souveraineté mystique deviendra « l’un des attributs des souverains sharîfiens » (113) : construire et consolider l’Etat central en mobilisant les ressources spirituelles du pays, souvent tentées par la dispersion confrérique ou l’aventure millénariste.

Fidèle à sa méthode qui débusque l’idéalisme tout en refusant le réductionnisme économique, l’auteur rappelle cependant que cette mobilisation spirituelle au service du Trône est fondée sur un compromis. En effet, une « machine de charité » (110) confirme « la volonté du sultan-sharîf de faire du palais sultanien la zâwiyya suprême du pays et de s’ériger lui-même comme le qutb de son temps (aux deux sens du mot axe du monde et grand marabout). » (96) « Grâce à sa piété ostentatoire et à son habilité politique, le sultan al-Mansûr réussit à associer quasi-définitivement la notion de baraka à l’image sultanienne. » (97). Face à l’empire ottoman et à sa tentative universaliste, le sharîfîsme devient le fondement de la souveraineté marocaine. « Désormais tous les projets étatiques, qui se voudront fiables et viables, feront du sharîfisme un des piliers de leur idéologie et ce jusqu’à nos jours. » (192)

Le second tableau du triptyque est la construction d’un Etat centralisé. Le terme makhzan, trésor des souverains Almohades et Mérinides, désigne depuis le XVI° siècle l’ensemble de l’organisation politico-administrative du pays. Ahmad al-Mansûr se lance dans un processus de consolidation de cette organisation, qui n’est pas sans rappeler les efforts des rois de France et d’Espagne. Monopolisation des ressources fiscales, de la justice (le sultan nomme et révoque directement tous les cadis du pays, par exemple), armée composite, certes (comme ses contemporaines), mais dont le noyau est formé de renégats, d’esclaves et d’Andalous sans attaches locales, fidèles au palais…

Pour alimenter cette machine impériale, une économie sultanienne autonome est mise en place : des monopoles confiés à des intendants et la promotion de la culture de la canne à sucre en « industrie sultanienne » alimentent indifféremment trésor public et trésor sultanien. Une monnaie forte et des tendances mercantilistes complètent ce dispositif économique centralisé qui permet dès lors de financer un dispositif étatique coûteux, essentiellement sa dimension militaire.

Le dernier volet du projet d’Ahmad al-Mansûr est de donner au Maroc une place parmi les nations de son temps et de lui fournir une profondeur stratégique, à travers un jeu diplomatique et militaire habile. Les lendemains mêmes de la victoire sur les Portugais voient la naissance d’un jeu de bascule diplomatique entre Espagnols et Ottomans. Le danger est d’abord ottoman, Istanbul s’attribuant la victoire et réclamant la vassalité établie par le sultan précédant. Le sultan-sharîf se rapproche de Philippe II. Quelques années plus tard, le danger ottoman étant maîtrisé, il ouvre le second chapitre diplomatique de son règne, en se rapprochant des puissances protestantes du Nord, et de l’Angleterre d’Elisabeth Ière surtout, pour diminuer l’emprise des Espagnols. Le troisième chapitre est celui dont l’Histoire fera ses belles pages : la conquête du Soudan occidental. L’avantage technique (monopole des armes à feu) et l’organisation militaire confirment le Maroc comme empire de la poudre à canon, à côté des grands empires musulmans contemporains. La profondeur stratégique que veut le sultan est acquise. Un quatrième chapitre pointe qui ne verra pas le jour, l’Histoire atteignant peut-être là un impossible historique et anthropologique : une alliance anglo-marocaine est prévue pour libérer l’Andalousie et conquérir les Indes Espagnols … La mort, à quelques mois de distance, d’Elisabeth d’Angleterre et d’Ahmad al-Mansûr de Marrakech écarte ce qui resta une vague vision.

Ni biographie hagiographique, ni déconstruction sauvage de la geste historique rendue à sa nudité matérielle, cet ouvrage décrit une constante de l’histoire du Maroc, une passion messianique brûlante trempée dans le réalisme le plus cruel.

Omar Saghi

Nabil Mouline, Le Califat imaginaire d’Ahmad al-Mansur, Paris, PUF, 2009, 396 pages, Biblio.

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