Le Chant du pingouin – note de lecture

Publié: 30 avril 2014 dans Non classé

Il y a, dès l’incipit, cette étrangère atmosphère de salle d’attente : un corps déglingué, un enchevêtrement familial malaisé entre un père hagard et une mère à l’emprise arachnéenne, un appartement en souffrance dans une maison délaissée, où la poussière qui s’accumule couvre les meubles et les gens d’une patine de cendre, sous le regard précis et désoeuvré d’un enfant aux bras trop courts pour ne faire que frôler le monde.

Dans ses romans précédents, Hassan Daoud avait déjà fait des gammes autour de ces motifs : l’immeuble qui reflète la décrépitude moral des habitants, leur désarroi agrippé à ses murs (L’Immeuble de Mathilde), le soliloque erratique de la vieillesse (Des Jours en trop). Ici, ces deux ritournelles convergent dans une écriture onaniste et angoissante, où un handicapé épie et s’exhibe aux quelques yeux (et oreilles) qui restent : ceux d’une voisine, ceux de sa mère… les vains entrelacs d’ennui et de calculs où s’embourbent doucement la famille d’un épicier ruiné.

« Comme si, séparés des habitants seulement par la route de sable, nous vivions dans une campagne où jamais personne ne se rend. (…) Mon père seul sait pourquoi. C’est pour une affaire de succession. » (page 9). L’insignifiante distance qui sépare le narrateur et sa famille du reste des vivants constitue toute la force du livre et du projet romanesque de Hassan Daoud : dans un bâtiment à l’écart dans une ville (qu’on imagine très vite être Beyrouth) en pleine reconstruction, trois personnages étiques et comme réduits à leurs pures formes, un père, une mère et un fils, comptent le « temps qu’il restait et dont la durée était inconnue »(33), l’argent qui s’amenuise (« Dans le petit coffre, le tas de pièces baissait. Il restait quelques billets, si peu qu’on ne les cachait plus. » – 129), la vision diminuée du père qui rétrécit l’amplitude déjà étroite du récit. La mort, qui « arrivait à grands pas » (130) pour dévorer le père, est la figure englobante de toutes ses dégradations.

Ce point de fuite, la mort, s’il commande toute l’architecture narrative du récit, c’est au prix d’une contamination brutale : le moindre espace est imbibé de morbidité, depuis l’handicap du fils, qui anticipe nos diminutions graduelles, jusqu’aux mottes de sable où s’embourbent les pas des écolières le matin.

Mais cette atmosphère morbide n’est pas sans vacillement : le désir s’embrase à trop attendre la mort, un désir à huis clos, où le motif incestueux, d’abord suggéré, se révèlent dans le jeu de la mère. Œdipe est d’abord l’enfant au pied enflé : « (…) mes pieds étaient fatigués. Je sentais qu’ils avaient tellement enflé dans mes chaussures que les lacets étaient sur le point de se casser. Lorsque je les défis, penché sur le lit au bord duquel je m’assis, je sentis mes pieds enfler subitement. »  Cet intérêt récurrent du « pingouin », aux ailes déjà rognées, pour ses extrémités enflées anticipe la mise en scène macabre où sa mère le jetant dans les bras de la voisine s’imprègne des moindres expressions de désir : « Les cris de la femme s’élevaient et arrivaient aux oreilles qui guettaient derrière la porte. » (107).

Ce récit déjà ancien – 1998 – confirme Hassan Daoud dans son écriture très Mitteleuropa où les noms de Thomas Bernhardt et de Bohumil Hrabal – de ce dernier, Les Souffrances du vieux Werther semblaient annoncer Des Jours en trop – insistent de leur présence tutélaire. Cette convergence n’est pas une transposition : c’est de guerre, de ville détruite, de paternité effacée et d’héritage introuvable que parlent Hassan Daoud, autrement dit du Liban, peut-être du monde arabe dans son ensemble, dont le pays du cèdre n’est que l’hyperbole thaumaturgique. De cette singularité, il fait un universel sans concession, sans les ornementations exotiques qui pullulent aujourd’hui.

Omar Saghi

Hassan Daoud, Le Chant du pingouin, Roman traduit de l’arabe par Nada Ghosn, Actes Sud/ Sindbad, Paris, 2007 (1998), 151 pages.

 

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