Après plusieurs ouvrages sur l’histoire moderne du Maroc et sur ses élites, Pierre Vermeren, historien du Maghreb contemporain, revient avec un nouveau livre sur l’interminable « transition » marocaine qui, à défaut d’avancer, nourrit les publications. Dix ans après l’avènement de Mohammed VI, l’auteur fait un bilan.

Quatre chapitres rythment cette décennie : d’abord les deux années d’état de grâce qui ouvrent l’ascension au Trône de Mohammed VI (23 juillet 1999) et s’achèvent à la fin de 2001. L’auteur retient plus particulièrement le 11 septembre comme clôture de cet état de grâce, comme si les turbulences internationales rattrapaient à ce moment là « l’exception marocaine ». De fait, les deux années suivantes sont placées sous le signe des « pressions islamistes » : au « bord » du pouvoir, les islamistes, PJD et ‘Adl wal Ihsan, font front contre la réforme de la Moudouwanna proposée par le gouvernement d’alternance et remportent l’épreuve des démonstrations de rue, en attendant semble-t-il, celle des urnes. Mais les attentats de Casablanca (16 mai 2003) stoppent net l’élan islamiste politique, et ouvrent la troisième période, sous l’égide du « spectre du terrorisme » : pendant quatre ans, objectifs sécuritaires, de développement économique, de lutte contre la pauvreté et de réformes sociales donnent au Palais royal une nouvelle vigueur et font régresser les avancées proprement démocratiques de l’époque d’alternance ; alliances gouvernementales et choix des urnes paraissent complètement dissociées, alors même que l’essentiel des décisions sont prises par le cabinet royal, directement ou par un système qui « double » les ministères d’officines proches du cabinet royal. La quatrième phase s’ouvre avec les élections législatives de septembre 2007 : un « gouvernement royal de combat » sous l’égide de l’istiqlalien Abbas el Fassi, aligné sur les positions royales, qui semblent de plus en plus exprimer une vox populi déçue par les politiques partisanes et avide avant tout de développement économique et d’augmentation du niveau de vie.

Quelle cohérence retenir de ces dix ans ? P. Vermeren avance d’abord le glissement régulier qui intervient sur la scène régionale et internationale, et soumet le Maroc à une nouvelle donne : la fin de la Chiraquie, inéluctable, qui oblige Rabat à étoffer son carnet d’adresses parisien auprès des autres pôles politiques ; le « retour » de la question saharienne, que le Maroc avait réussi à presque normaliser, et qui oblige à multiplier propositions diplomatiques et activisme sur le terrain ; le retour de l’Algérie sur le devant de la scène, aidée en cela par la fin de la guerre civile, ramenée à une guerre de basse intensité, et l’augmentation des prix du baril… Si ces trois éléments mettent le Maroc sous pression, les événements post-11 septembre, l’enlisement américain en Irak et en Afghanistan et le pourrissement de la crise israélo-palestinienne tendent par contre à faire de Rabat la « vitrine occidentale » du monde arabe, selon les propres termes de l’auteur, avec l’appui financier et diplomatique qui l’accompagne, réduisant d’autant les difficultés nouvelles nées des trois autres dimensions.

 Pédagogique et d’une valeur heuristique certaine, cette présentation chronologique et conceptuelle qui ouvre le livre ne suffit pas ensuite à donner à l’ouvrage son souffle et sa cohérence.

L’auteur divise son chantier en deux grands pôles. Le premier qu’il intitule « un système politique peinant à évoluer » fournit au lecteur des données qu’on peut subsumer sous deux chapitres : le premier avance, pêle-mêle, la construction d’une nouvelle image du souverain, les éléments qui définissent le « nouveau concept d’autorité » avancé par les cadres de l’intérieur pour trancher avec les « années Basri » (du nom de l’inamovible ministre de l’intérieur de la seconde partie de règne de Hassan II), ainsi que le récit circonstancié de l’arrivée de ces nouveaux hommes forts (comme H. Lâanigri) et le limogeage ou la mise à l’écart du « clan Basri ». Le second concerne la vie démocratique proprement dite sous ses deux versants : premièrement, la question des années de plomb, la difficulté à éponger un passif d’autant plus difficile à évaluer qu’il est surtout symbolique et moral, la réforme de la justice, la volonté affichée de construire un véritable Etat de droit ; deuxièmement la crise des partis politiques, éclatés et épuisés par une guerre d’usure victorieusement menée par le Palais royal, leur soutirant les rennes du pouvoir, graduellement ou brutalement, la dépolitisation croissante de la population, et les interrogations sur l’avenir constitutionnel du régime.

La seconde partie, « Une société à la recherche d’elle-même sur fond de volontarisme économique » est encore plus hétéroclite, si possible, que la première. L’islam marocain en crise, contaminé par le salafisme d’importation saoudienne, les réformes entreprises par le pouvoir pour le contrer ; un chapitre consacré aux émigrés, un autre aux juifs marocains, d’autres encore à la réforme de l’école, à la vitalité de la scène culturelle, deux chapitres conclusifs sur l’économie marocain, entre dépendance aux investissements étrangers et domination du capitalisme royal… ne font pas un tableau du Maroc mais un kit que le lecteur a du mal à remonter.

Car des questions de font, qui émergent dès le début, dont on attend de la part de l’auteur un début de réponse, restent en suspens jusqu’au bout : parler de « transition » ne peut dédouaner d’une véritable réflexion sur les profondeurs historiques du système « makhzen » ; dire qu’il est opaque ne signifie nullement qu’il n’ait pas une logique propre dont on attend quelques clefs de la part de l’auteur ; les comparaisons éclairantes avec d’autres systèmes en transition ne doivent pas écraser la singularité du régime, au risque de le rendre encore plus indéchiffrables ; les deux ou trois timides allusions à l’étude désormais classique de John Waterbury (Le Commandeur des croyants, La Monarchie marocaine et son élite) ne suffisent pas à fournir un cadre théorique.

Restent les vrais apports de l’ouvrage : les portraits des personnalités qui « font le Maroc » et que l’auteur place comme des bornes signalétiques tout au long du livre, ainsi que les informations très précises sur les alliances matrimoniales et les stratégies de carrières des grandes familles, de cette « aristocratie » que Vermeren prétend « puissante » et « pusillanime » : travail de compilation nécessaire, puisé pour l’essentiel cependant dans les magazines francophones de la scène casablancaise et rbatie (Tel Quel ou Maroc Hebdo par exemple).

Pierre Vermeren s’interrogeait sur l’absence de théorisation du système marocain, hormis quelques rares ébauches sous Hassan II (et dont certaines par le souverain lui-même, via ses discours et ses entretiens).

Sans doute que les régimes ont la pensée politique qu’ils méritent. L’Ancien régime et la Révolution eurent Tocqueville, la monarchie de Juillet, affairiste et sans métaphysique, Guizot et Royer-Collard…

Omar Saghi

Pierre Vermeren, Le Maroc de Mohammed VI, La Transition inachevée. Editions La Découverte, Paris, 2009, 322 pages.

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