Les Islamistes marocains, un défi à la monarchie – note de lecture

Publié: 30 avril 2014 dans Non classé

Le 16 mai 2003, en se faisant exploser, les kamikazes de Casablanca déchiraient du même coup l’image jusque là sauve, malgré les soubresauts du voisin et la situation internationale, d’une exception marocaine quant au phénomène islamiste. Et le discours ambiant versa dans l’écueil inverse : si exception il n’y avait pas (ou plus), autant analyser la scène marocaine dans des cadres épistémologiques appliqués jusque là à d’autres situations nationales et culturelles, au risque de lisser la singularité du pays, et de perdre du même coup toute chance de cerner le phénomène islamiste local, dans toutes ses acceptions, avec objectivité.

Le livre de Malika Zeghal, sociologue et chercheuse à l’EHESS, s’attelle à cette double tâche : explorer la foisonnante réalité de l’islam politique marocain, mais tout en l’enracinant dans une singularité historique et politique qui l’informe et le traverse de bout en bout.

L’auteur en effet balise d’abord le territoire historique dans lequel est né cet islam politique en pointant ses particularités par rapport au reste du monde arabe : dans le temps long, sacralité sans ambages du pouvoir, jeu triangulaire entre sultan, oulémas et confréries et continuité califale ; et sur le temps cours, celui de la pré-colonisation puis du protectorat, alliance, voire fusion, entre le souci réformiste religieux et les prodromes d’un nationalisme moderne, rôle primordiale et directeur des oulémas salafistes et plus largement des institutions religieuses traditionnelles parmi les élites politiques nationalistes, à la différence, note-t-elle, des cas égyptien ou tunisien…

Ce sont ces idiosyncrasies marocaines qui ont fait et continuent de faire la scène islamiste, que l’auteur découpe, dans une analyse historico-typologique, en trois moments : une économie de l’échange entre le prince et les lettrés, valable au lendemain de l’indépendance, voire dès les années trente, puis à partir des années 70, la contestation explicite du modèle monarchique, mais venant du mouvement de cheikh Yassine, un acteur atypique et ambiguë dans ses rapports mimétique avec l’institution royale, enfin les effets de l’ouverture politique des années 90, impulsant l’apparition d’un islamisme politicien encore plus que politique, et ses rejets jihadistes.

Chaque période historique ainsi découpée est une véritable catégorie politique, avec son  type d’élite, ses figures et manières de la militance, ses styles propres de l’engagement. Malika Zeghal cherche à définir un espace politique propre au religieux au Maroc (« Je définis l’institution religieuse comme une structure de médiation organisée pour réguler, au niveau de la société, le rapport entre les croyants et le divin. ») et à repérer les scansions du « processus historique de redéfinition des rapports entre religion et politique », dans lequel les acteurs sont très divers, depuis le souverain jusqu’aux militants islamistes proprement dits, en passant par les lettrés et les nationalistes de l’Istiqlal, et le mysticisme confrérique de Yassine. Reprenant le modèle segmentaire appliqué par John Waterbury aux élites séculières, l’auteur fait de la monarchie un repère stable autour des stratégies duquel se meut la scène islamiste : « car il lui faut à la fois fragmenter – pour affaiblir – et réunir autour d’elle – pour contrôler au sein de son territoire- ses représentants. » La monarchie comme miroir d’un espace religieux fragmenté.

La première catégorie  définie est celle de ce rapport particulier qui commence avec Mohammed V entre le prince et les lettrés. La figure de proue en est Allal el-Fassi, ‘alim et zaïm à la fois. Réformiste, citadin, monarchiste convaincu mais gardien vigilant (bien que déçu) des prérogatives de l’institution religieuse face au pouvoir monarchique, cet « islamisme » est propre au Maroc, et se trouvera ébranlé au lendemain de l’indépendance, puis lors de l’avènement de Hassan II par l’éclatement de l’université de la Qarawiyyine, dispersée spatialement entre plusieurs villes, « ruralisée », appauvrie. Malika Zeghal, auteur des Gardiens de l’Islam, note au passage toute la distance qui sépare la prise en charge du religieux par Nasser qui met au pas al-Azhar, la manière expéditive de Bourguiba qui détruit la Zaïtouna, avec la méthode marocaine, faite de dispersion et d’épuisement des institutions rivales de la monarchie par la multiplication des formations concurrentes (par exemple Dar al-Hadith al-Hassania, école religieuse fondée par Hassan II à Rabat), la cooptation de certains lettrés et la marginalisation d’autres, l’exacerbation des contradictions du ‘alim-politique où s’empêtre Alla el-Fassi etc.

La seconde catégorie-moment est celle qui commence dans les années 70, portée par le mouvement de Yassine. Le lettré salafiste et monarchiste laisse place au mystique opposant. « La posture qu’adopte Yassine (…)  fait appel à un registre récurrent de l’histoire longue du Maroc ». A coup de lettres ouvertes au souverain, Yassine  rompt avec le modèle du lettré dans ses rapports complexes avec le Roi et se pose en voix de l’admonestation,  dans le sillage d’une longue lignée de mystiques opposants, depuis al-Youssi (XVII° siècle) jusqu’à al-Kettani (début du XX°). Disputant à l’institution monarchique son charisme, il entre dans une concurrence mimétique avec le palais, fondant, plus qu’un mouvement politique, une véritable confrérie mobilisée autour de slogans politiques mais aussi de fonctions thaumaturgiques : « la souffrance individuelle est ramenée à une blessure et un pathos collectifs ».  Au passage, l’auteur précise les modes de succession des phases qu’elle distingue, et à la chronologie simple, elle préfère la concaténation, le chevauchement des catégories. Car Yassine est aussi un lettré, ce qu’il n’aura de cesse d’occulter, pour mieux entrer dans son rôle de mystique admonestateur. Homme de l’entre-deux, berbère et descendant du prophète selon ses dires, rural mais opposé aux notables soumis au Trône, homme du sud montagnard, étudiant de la Youssifia de Marrakech, parent pauvre de la prestigieuse université de Fès,  flirtant sans y pénétrer avec la culture citadine et andalouse des villes du nord, il concentre en lui les différentes étapes de la métamorphose de l’islam politique marocain. « Ainsi, au « décalage générationnel », il intègre un décalage intellectuel en réunissant mystique et politique », s’opposant en cela à la figure phare du mode politique précédant, car « « Allal al-Fassi ne joue pas de son statut d’ouléma pour contester la politique de la monarchie. » Le mouvement de Yassine est emblématique de cette transformation. Si l’Istiqlal est un parti politique nourri de réformisme salafiste, l’organisation de Yassine est une véritable machine de guerre mystique, plongeant au plus profond de l’histoire longue du pays, informée par une culture politique millénaire où l’islam orthodoxe, le charisme mystique et la mise en question violente du pouvoir en place sont intimement mêlés. « Sainteté, individualité et censure de l’homme politique » sont les trois piliers de cette militance atypique du mouvement de Yassine.  Ce dernier individualise son rapport au religieux (en évacuant par exemple les généalogies intellectuelles qu’on rencontre chez les lettrés marocains), et s’adresse sans intermédiation ni cérémoniel, dans une intersubjectivité assumée, au Roi. Au passage, l’auteur procède à une lecture serrée des principaux écrits de Yassine, depuis son Islam bayna al da’wa wa al-dawla (1972) jusqu’au mémorandum à qui de droit (novembre 1999, à l’adresse du nouveau souverain) en passant par son fameux et inaugural L’Islam ou le déluge (1974) où son modèle prend toute son ampleur : interpellation directe, d’égale à égale, multiplication des exemplae et illustrations personnelles, interrogation de la sacralité du roi par son exposition (mais où seule la personne du roi est visée)…

Cette modalité de l’islamisme, où la forme confrérique est mobilisée, se trouvera paradoxalement affaiblie avec la transformation de son rival, le modèle monarchique. Dans sa relation mimétique au souverain, le mouvement de Yassine subit comme son interlocuteur les effets du désenchantement du politique, de l’individualisation des pratiques religieuses et des allégeances politiques. Et c’est peut-être là l’illustration la plus emblématique de l’effet magnétique du foyer monarchique au sein des différentes mouvances islamistes au Maroc de pouvoir jouer sur son propre affaiblissement pour épuiser ses concurrents et en ressortir   encore plus légitimé.

Au cours des années 90, Malika Zeghal retient deux processus centraux qui expliquent l’épuisement des deux modes précédents et l’apparition de la troisième catégorie-moment de l’islamisme marocain, celui du parti islamiste proprement dit, représenté par le PJD (parti de la justice et du développement).  D’abord, le parachèvement du mouvement de fragmentation de la sphère religieuse entamée par la monarchie depuis l’indépendance. Elle libère un espace où émergent de nouveaux acteurs. Ensuite, ce qu’elle appelle « la pluralisation de la sphère publique », l’ouverture politique des années 90. Cet islamisme de troisième type adopte la forme-parti, et se singularise par le parcours de ses membres. Loin du lettré istiqlalien, ou du mystique du mouvement de Yassine, les militants du PJD mènent souvent de concert un double cursus, moderne et traditionnel, à l’image du secrétaire général du parti, Saadedin Othmani, médecin et diplômé de l’école Hassania du hadith. Rompus aux jeux de la négociation, graduellement adoptés par les autres partis comme interlocuteurs, ils ouvrent une nouvelle aire dans l’islamisme politique marocain, plus assagi, et plus normalisé également.

Ce panorama analytique de grande ampleur et d’une finesse typologique certaine souffre cependant de quelques a-priori non explicités. La place centrale accordée à la monarchie comme acteur et pôle de convergence et de dissipation à la fois la surdétermine au détriment de processus politiques que l’auteur relève au passage mais sans les interroger : la centralisation du pouvoir, commencée au début du siècle, le désenchantement graduel du sacré dans le politique, etc. sont autant de fissures dans l’image stable que donne l’auteur d’une monarchie à laquelle l’imputabilité de plusieurs événements semble dès lors une facilité. La survalorisation du facteur religieux ensuite : Malika Zeghal elle-même note souvent, mais sans s’y arrêter, d’autres tensions, sociales (entre ruraux et citadins), régionales et culturelles (nord andalou et sud montagnard) qui ne s’ajoutent pas marginalement aux processus religieux mais jouent leurs propres rôles.

Reste le cas des jihadistes, que l’auteur semble en peine d’isoler comme quatrième catégorie-moment de l’islamisme marocain, au risque de les noyer dans le cadre de l’islamisme politique du PJD, reprenant ainsi des insinuations journalistiques ou sécuritaires simplistes. Mais peut-être sommes nous là à la frontière du politique, les jihadistes-kamikazes représentants des figures limites de la sortie du politique vers la symptomatologie sociale.

Enfin, il est dommage que quelques coquilles fassent trébucher le lecteur : ainsi de l’accord de libre-échange avec les Etats-Unis, signé au printemps 2003 (et non 2002) ou du Forum pour l’avenir, concernant le projet américain du grand Moyen-Orient, tenu à Rabat, et non à Casablanca… Certaines hypothèses historiques enfin comme l’opposition pré-coloniale entre oulémas et tribus guich, ou l’assertion, vite avancée, d’une unité monolithique du pouvoir royal avant le protectorat et que Hassan II aurait simplement regagné méritent plus ample discussion…

Un livre fouillé et synthétique à la fois, riche d’interrogations théoriques et d’une enquête de terrain fournissant une vue en coupe de la société marocaine, de ses élites et de ses transformations, rendant justice à la complexité du pays et fournissant des outils pour d’autres scènes nationales.

Omar Saghi

Malika ZEGHAL, Les Islamistes marocains, un défi à la Monarchie. Paris, La Découverte, 2005.  334 pages, Biblio.

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