L’Immeuble Yacoubian – note de lecture

Publié: 30 avril 2014 dans Non classé

On sait en France la force décapante qu’un médecin a donné à un roman à son époque ronronnant (Louis Céline), les horizons nouveaux qu’un étudiant en médecine a ouvert de son scalpel dans le corps décharné et honteux des clichés (André Breton). D’Egypte nous vient cette fois-ci l’écriture corrosive d’un dentiste qui, à partir d’une dent en pierres, creuse de sa fraise les boyaux de toute une société.

Alaa Al Assouani, dentiste de 40 ans, s’est fait connaître il y a quelques années avec deux recueils de nouvelles remarqués. Avec son premier roman L’Immeuble Yacoubian, paru en 2002, et désormais disponible en français, dans la traduction très « mahfouzienne » de Gilles Gauthier, il s’est d’emblée imposé comme un incontournable de la nouvelle scène littéraire moyen-orientale.

Les romans qui enchevêtrent plusieurs fils narratifs autour d’un lieu, et même plus spécifiquement autour d’un immeuble, sont nombreux. Encore plus que La Vie mode d’emploi de Perec (1978), c’est à L’Immeuble de Mathilde (Binayat Mathilde) paru en 1987, qu’on pourrait penser. Mais dans ce court récit, le romancier libanais Hassan Daoud s’intéressait d’abord aux intériorités blessées de ses personnages, et l’objectif était moins chez lui de dresser un bilan social que de dénicher au cœur des consciences les traces du temps qui s’effrite.

Tout autre est le projet de Alaa al Assouani : l’immeuble Yacoubian, situé en plein milieu du Caire, est un carrefour de plusieurs histoires-témoins des évolutions de la société égyptienne sur un demi-siècle. Zakibey, un vieux beau nostalgique, tout en conditionnels (« si j’étais resté à Paris », « si j’étais né un demi-siècle avant), Taha Chadli, le fils du portier, Hassan Rached, journaliste homosexuel, Boussaïna, la fiancée de Taha, qui bientôt orpheline, fera le dur apprentissage de la lutte déchaînée pour la survie, hajj Azzam, figure de la nouvelle bourgeoisie des années 80, bigote et consciente de ses objectifs bien terrestres… Tous – locataires, propriétaires, serviteurs, maîtresse entretenue ou petit patron d’un établi de textile – verront leurs sorts liés à celui de l’immeuble Yacoubian.

Ce bâtiment, dont on apprendra des bribes d’histoire au cours du récit, date de l’entre-deux-guerres égyptienne, époque faste et faussement « européenne », où déjà grondent les orages des années cinquante. Les vastes appartements de ce bâtiment construit sur le modèle d’un immeuble du quartier latin, comme le précise Zaki Bey, est d’abord acquis par les aristocrates de la période monarchique : khawagas et bourgeois nationaux. La révolution passe par là, avec ses exils, ses expropriations, l’apparition des nouveaux habitants, jeunes officiers et leurs familles, et une nouvelle société, celle des terrasses, petites bonnes et safragis nubiens. Troisième époque, enfin, l’infitah et ses nouveaux apparatchiks, les passe-droits et la corruptions, les minuscules locaux en terrasse qui prolifèrent et changent de main,  l’exil des riches vers les nouveaux quartiers, Mouhandissine et Madinat Nasr, laissant les vieux appartements décrépis pour les petites classes moyennes paupérisées par le libéralisme sauvage. Et Zaki Bey, toujours là, désormais vieux beau voué aux femmes, et pour notre plus grand plaisir témoin de ces changements.

De ces changements, l’auteur pourtant se garde de nous en fournir toutes les clefs, d’autant plus que le roman n’est pas une fresque historique, mais les annales de la déambulation de plusieurs parcours sociaux sur quelques mois.  Le Cheikh Chaker qui vitupère contre la politique égyptienne fait la seule mention claire permettant une datation précise: « Dans quelques jours à peine va commencer la guerre injuste et impie où des musulmans égyptiens vont tuer leurs frères irakiens sous commandement américain. » (136). Il s’agit bien sûr de la guerre de janvier-février 1991, qui ouvre une décennie ambiguë pour l’Egypte, celle de son retour remarqué dans le concert des nations arabes, après l’ostracisme qui fit suite aux accords de camp David, celle également du déchaînement des violences des Jamaat islamistes.

De ces déchirements justement, l’auteur dresse, avec le parcours de Taha Chadli, une possible généalogie. Taha est le fils du portier de l’immeuble, un étudiant brillant, et l’auteur s’amuse à lui attribuer toutes les qualités de l’enfant voué à une ascension sociale méritée. Ce n’est bien sûr que pour mieux faire déchanter son personnage, et le lecteur avec. Car l’infitah est passé par là, le retour des titres de noblesse, et des nouveaux effendis, brutaux et sans la patine de Zaki Bey. La métamorphose de Taha Chadli sera dès lors aussi emblématique que son ancien statut social. Après sa « conversion » islamiste, produit de la rencontre du petit peuple humilié du Caire et des ruraux saïdis « montés » dans la capitale, Taha perd « ces manifestations d’humilité, ce respect plein de timidité, ce dos courbé devant les habitants de la maison. » (155). L’impétrant, pour être accueilli par sa nouvelle société, accumulera les ruptures, au nom d’une nouvelle échelle de valeurs, intransigeante : « Il se mit à aimer ses frères de la Jamaa au point d’être prêt à donner sa vie pour eux. Tous ses anciens critères séculiers s’écroulèrent comme s’effondre un bâtiment ancien lézardé et furent remplacés par une juste appréciation islamique des êtres et des choses. » (156)

L’auteur revient en particulier sur deux phénomènes qui marquent l’ère ouverte par Sadate. D’abord l’évergétisme comme nouveau moyen de distribution des richesses et palliatif à l’Etat Providence nassérien. Ainsi de hajj Azzam qui, après sa victoire aux élections, distribue 20 milles livres et trois taureaux aux habitants de sa rue… Ensuite la pratique des directeurs de conscience, qui viennent occuper le vide laisser par l’effondrement du nassérisme puis de l’islamisme politique des années quatre-vingts : Cheikh Sammam pour les pieux bourgeois en rapide ascension, mais aussi Cheikh Chaker, pour une jeunesse en rupture.

Et au-dessus, enfin, plane l’ombre vacillante et intangible, mais terrible, du « Grand Homme ». Al Fawli, qui a vendu à hajj Azzam son siège de député, lui demande de sa part une « participation » à une de ses affaires, typique de la bourgeoisie compradoriale revenue avec Sadate, une concession de voitures japonaises. « Je vous parle par procuration, au nom du Grand Homme. Le Grand Homme a demandé à être associé à vous dans votre concession et il prendra le quart des bénéfices. Quand le Grand Homme demande, il faut qu’il prenne. » (198) Ce Grand Homme imaginaire n’est pas sans rappeler l’Un de La Boétie, le nom-de-un qui étaie la soumission de tous. Hajj Azzam cherchera d’ailleurs à le voir de ses propres yeux, car il voulait « vérifier l’existence du Grand Homme. Ne pouvait-on pas supposer qu’El Fawli utilisait à son insu le nom du Grand ? » (283) Mais la matérialité du pouvoir est parfois surprenante…

Alaa Al Assouani, enfin, ne se prive pas de  dresser de vastes vues en coupe de l’Egypte du XX° siècle, et là où le lecteur l’attend le moins. Ainsi, il retrouve peut-être ses réflexes de dentiste quand il nous trace une ébauche « culinaire » de la transformation des élites égyptiennes : : « Le Kababgi du Sheraton en est venu à jouer le même rôle que celui qu’avait eu longtemps le Royal Automobile Club dans la vie politique égyptienne d’avant la révolution. Combien de manœuvres, de transactions, de lois affectant des millions d’Egyptiens ont été élaborées puis conclues au Kababgi du Sheraton, autour d’une table regorgeant de viandes grillées. La différence entre l’Automobile Club et le Kababgi du Sheraton traduit avec précision le changement qui est intervenu dans l’élite au pouvoir en Egypte, avant et après la révolution. » (194)

L’Immeuble Yacoubian, dont le succès dans le monde arabe ne s’est pas démenti depuis quatre ans, est probablement un roman qui fera date.

Omar Saghi

Alaa AL –ASSOUANI  –  L’Immeuble Yacoubian, Actes Sud, 2006. traduction (de l’arabe) par Gilles Gauthier. 327 pages.

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