Une direction prometteuse, un partenariat avantageux entre l’Institut français des relations internationales (IFRI) et les éditions du CNRS, enfin un titre ambitieux. Le reste est à l’avenant. Musulmans de France et d’Europe rassemble des études de plusieurs chercheurs de divers horizons académiques, spécialistes du sujet, qui multiplient angles d’approches et niveaux d’analyses.

Un recueil multi-scalaire donc. Les échelles territoriales d’abord, non seulement entre Etat-nation et Europe, tel que le titre l’explicite, mais encore plus entre logiques diasporiques branchées sur la mondialisation, oscillations entre terroirs de « là-bas » et quartiers d’ « ici », chevauchement et friction des lieux normatifs, entre famille, école, voisinage et mosquée.

Voilà un ouvrage propre à soulever beaucoup de questions, au risque, fatalement, de décevoir beaucoup de ses lecteurs. Car l’actualité, amplifiée par les échos des médias, tour à tour spectaculaires et étrangement pudiques, rend aigue une curiosité inquiète vers cet objet récent de la société et de la sociologie, « l’islam de France ». Sous la direction de feu Rémy Leveau, doyen des études de politologie sur le monde arabe, et de Khadija Mohsen-Finan, chargée de recherche à l’IFRI, plusieurs chercheurs apportent des éclairages différents sur cette réalité naissante.

L’actualité d’abord, car toutes les études proposées doivent, à leurs corps défendant, prendre parti des derniers événements, du 11 septembre, auquel Rémy Leveau consacre un chapitre particulièrement « liminaire » où il interroge la valeur heuristique de cet « événement » et sa capacité ou non à faire sens dans le paysage politique et social français, aux débats autour du voile (Vincent Geisser et Khadija Mohsen-Finan), ou encore, sur le temps « moyen », les affres et les soubresauts difficilement pansés de l’islam balkanique (Xavier Bougarel), ou l’appréhension européenne de l’islam (Vincent Geisser).

Les médias ensuite. Comment faire « science » dans un champ qui peine à échapper aux paramètres médiatiques et politiques ? Par quel moyen isoler un tant soit peu une marge nécessaire pour voir à l’œuvre des phénomènes dont la temporalité n’est pas celle des « choses de la cité », bien qu’ils y participent, et avec quel fracas parfois ! Les remontées dans la diachronie, les approches comparatistes (entre autres Sophie Body-Gendrot et Vincent Geisser pour les plus franches) et la multiplication des dimensions considérées fournissent autant d’échappées hors des prénotions proliférantes. Quelques repères peuvent être retenus parmi ces recherches extrêmement riches.

Les logiques des déplacements identitaires font l’objet de plusieurs études originales. Xavier Bougarel s’interroge sur le rôle des diasporas, dans le cas des minorités musulmanes des Balkans, et sur leur double fonction d’ « appuies aux mobilisations identitaires » et de lien avec le môle majoritaire de l’Islam. Entre Occident et Orient, en effet, l’islam balkanique propose un espace où jouent les articulations ambivalentes entre identités religieuse, sociale et géographique. Sur une toute autre échelle, Catherine Wihtol de Wenden analyse les logiques multivalentes des appartenances imbriquées et parfois contradictoires : voisinage, identifications, retournement du stigmate etc.

Dans le même article, l’auteur essaie de cerner cette nébuleuse qui ne cesse de se dérober au langage. « Qualifiée successivement de « génération zéro », de « génération de l’oubli », d’ « enfants illégitimes » (Abdelmalek Sayad), de « génération suivante » (Juliette Minces), de « génération issue de l’immigration », de « jeunes d’origine maghrébine », de « beurs », de « seconde génération » (…) », ce groupe à la désignation profuse et incertaine précise ses contours. Derrière l’Islam de France ou d’Europe, c’est d’abord la question d’une dette non soldée des trente glorieuses,  où viennent se nouer la problématique coloniale, la transmission intergénérationnelle à l’heure de la remise en causes des valeurs patriarcales, la crise de la société industrielle et la persistance ou la résilience de clichés anciens.

Des clichés qui viennent d’avant, et parfois d’ailleurs également. Farhad Khosrokhavar, dans son étude sur « les prisonniers musulmans en France », note le parallèle entre l’image du jeune noir aux Etats-Unis et du jeune maghrébin en France, un jeu de miroir ambigu, où des phénomènes de captation et de retournement du stigmate peuvent coexister, comme le révèlent les autres auteurs, avec la volonté d’une assimilation par effacement de toute aspérité propre.

Un livre marqué par la diversité du sujet, que ne viennent pas malheureusement amender la diversité et la richesse des participants. Une impression de dispersion qui a le mérite, au moins, de rester fidèle à la complexité de son objet, toujours insaisissable. Evitant une ligne unique, qui aurait pu être de faire le pari sur une dimension particulière, ou sur une approche épistémologique unique, le livre reste cependant une mise au point utile de l’avancement des recherches sur une question d’une brûlante actualité, selon la formule consacrée, et  parfois hélas éprouvée.

Omar Saghi

Musulmans de France et d’Europe, Sous la direction de Rémy Leveau et Khadija Mohsen-Finan,En partenariat avec l’IFRI. CNRS Editions, Paris, 2005, biblio, index, 187 pages.

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