Dès l’abord, l’auteur, Abdellah Hammoudi, nous le signale comme on fournit une balise au voyageur : son pèlerinage n’est pas une ligne droite qui irait du Maroc à la Mecque et retour. Anthropologue marocain enseignant aux Etats-Unis, il nous annonce des déplacements multiples dans les géographies de l’anthropologue et du musulman sociologique.

En cela, paradoxalement, il ne fait que rejoindre par un détour que n’aurait pas renié Balandier, le récit du pèlerinage (la Rihla), genre maghrébin par excellence, dans ce qu’il a toujours eu de séculier : le hajj fut pendant longtemps l’occasion d’un « devisement » du monde, d’une rencontre avec des altérités proches (musulmans non-arabes, sunnites non-malékites…), la tension conduisant le croyant vers la Kaaba, puis le ramenant auréolé de sacralité chez soi n’étant que le support à cette découverte, qui pouvait prendre plusieurs années.

Abdellah Hammoudi, dont les travaux interrogent le sens du sacrifice et les figures de la sainteté et de la domination que recouvrent toute organisation symbolique, dans la lignée de l’œuvre de Geertz, renoue ici avec ses autres terrains d’anthropologue, et tisse à partir du centre géographique et focale de la Mecque et de sa présence comme pèlerin, des liens personnels et scientifiques avec d’autres rites.

Ce faisant, l’auteur installe une véritable intrigue, que viennent meubler des personnages, comparses et adjuvants ( Abbes, Salah, leurs épouses, Si Larbi, Farida…), une intrigue fournie tour à tour par les méandres des différentes administrations à qui il fait face, ou par la religion dans sa dimension cultuelle la plus stricte. On comprend mieux le sous-titre (« récit de pèlerinage »), car derrière cette machinerie narrative, vient se construire ce qui est peut-être le cœur dynamique de cette oeuvre iconoclaste : un véritable protocole expérimental est en effet dressé par l’anthropologue à travers sa construction d’un Récit qui essaie de donner sen aux multiplicités auxquelles il fait face. Il s’agit d’appliquer à soi, à son corps défendant et rétif, les violences et les inscriptions sociales et rituelles que les instances religieuses et étatiques impriment sur les pèlerins. Car le pèlerinage, loin de confronter dans une relation cristalline un croyant et un Dieu à travers le rite médiateur, broie les identités et  fait subir au pèlerin un processus de dépersonnalisation mystique parfois, mais plus souvent étatique : « Etais-je donc un simple nom propre, et quel nom propre ? Abdellah, « esclave de Dieu », adorateur de Dieu… Le nom éclatait en échardes coupantes, meurtrières. Mais que lacéraient-elles ? Etait-ce encore là un corps ? ». Ce « sentiment de multiplicité du moi » que retrouve le narrateur au fil de ses péregrinations (c’est le cas de le dire) est d’abord la radicalisation de la condition de sociologue participant : entre ses rôles multiples qu’il avance stratégiquement, l’auteur finit par se perdre. Certes Hammoudi creuse la dimension idiosyncrasique forte qu’il incarne : un anthropologue pèlerin est un personnage déplacé et en déplacement perpétuel, s’observant dans cette multiplication et cette diffraction de soi qu’il ne cesse de guetter au cours de son travail, il ne peut se constituer comme échantillon représentatif, ou comme porte-parole pertinent d’une masse elle-même impossible à saisir, sauf dans ses débordements affectif, là où justement il ne s’agit plus de gouvernementalité.

Cependant, au-delà de cette méditation prolongée et en acte sur le métier de sociologue, c’est à une véritable anthropologie politique qu’on a affaire : un des chapitres s’intitule « Gouverner la religion » : l’auteur avoue se sentir « insensiblement devenir le sujet d’un gouvernement du hajj ». C’est là la seconde dimension originale de ce travail, l’ébauche (mais qui n’est pas poursuivie) de ce que peut-être une gestion étatique du désir et de la ferveur. Parlant des démarches administratives qu’il doit d’abord accomplir au Maroc, Hammoudi note que « c’était le gouvernement par l’attente, ou encore l’attente érigée en système de gouvernement. » Outre que cette observation renvoie aux différentes étapes administratives qui se retrouveront en Arabie Saoudite, elle fait surtout allusion à l’économie générale du hajj, attente du salut, attente du moment précis où s’accomplit le rite, attente de la mort et de la résurrection symbolique… Quel statut accordé à ces nœuds divers, entre l’étatique et le spirituel mais aussi entre l’économique et le religieux (un chapitre s’intitule d’ailleurs « Oraison et marchandise ») ? Le propos de Hammoudi est moins de donner des réponses ou même d’indiquer des voies que de mettre en place les éléments d’un fait social total, où les dimensions les plus personnelles et les moins, semble-t-il, « mobilisables », se retrouvent happées dans des logiques globales.

Le « je » narratif prend alors une autre dimension : le chercheur est un lien physique entre les différents registres disciplinaires (sociologie, anthropologie…) et psychologique (religion, vie quotidienne, souvenirs et espérances…) qu’engage le pèlerinage. Le « Moi », loin d’être égocentrique, est le garant de la véracité et de l’ouverture de ce récit aux différentes dimensions de l’expérience.

Dans cette démarche autobiographique, ce livre redessine également le parcours scientifique de son auteur : du sacrifice rituel à l’ébauche d’une anthropologie des figures d’autorités, ce récit qui ne cesse de se ressaisir et de se disséquer parcourt l’ensemble de la géographique intellectuelle de son auteur…

Omar Saghi

Abdellah HAMMOUDI, Une Saison à la Mecque. Récit de pèlerinage.Editions du Seuil, janvier 2005, 317 pages.

 

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