Article paru dans Libération

Villers-Cotterêts est une petite commune du département de l’Aisne, en Picardie, terre de betteraves et de pommes de terre, au nord de Paris. Moins de 7 000 inscrits aux élections municipales, une victoire du candidat Front national, Franck Briffaut, au second tour. Bref, rien d’intéressant, dans une triangulaire parmi tant d’autres, une victoire de l’extrême droite parmi une douzaine de plus intéressantes. Pourquoi parler de Villers-Cotterêts, de sa pluie, de ses friches concurrencées par le sucre d’importation ? Parce qu’il y a quelque chose de particulier dans cette commune de l’Aisne, qui fait éclater le cadre local des élections municipales, ou même uniquement national, du genre à provoquer un remaniement gouvernemental. Les municipales sont des élections internationales, les seules peut-être, avec les européennes. Parce que, et on l’a peu souligné, les étrangers ressortissants de l’Union européenne votent et peuvent se présenter comme candidats. Mais pas les étrangers «extracommunautaires», Marocains ou Sénégalais par exemple. Les municipales débordent du cadre national français, et révélant du même coup ses contradictions historiques.

 A ce titre, l’élection à Villers-Cotterêts rend un son ironique. En août 1539, François Ier, le plus solaire des rois de France avant Louis XIV, édicte dans cette commune une ordonnance imposant le français langue unique et officielle de la justice et de l’administration. Le royaume de France s’arrache à l’unité latine et entame un pas décisif dans la construction de l’Etat-nation. Aux frontières militaires, le roi des châteaux de la Loire ajoute des frontières mentales, quasi impénétrables. Le français mènera une guerre linguistique sur deux fronts : contre le latin, qui noie la singularité nationale dans l’universel catholique, et contre les langues régionales, qui fragmentent la souveraineté de Paris et la brisent contre les exceptions bretonne, franco-provençale, occitane…

L’ironie de cette victoire du FN à Villers-Cotterêts, c’est qu’elle est comme un clin d’œil à tant de paradoxes français. La langue française a été utilisée comme une arme pour construire la nation. Or, avec la puissance française, en Europe d’abord, puis avec l’impérialisme colonial, cette même langue, victime de son succès, devint une langue mondiale, celle des traités diplomatiques, des cours royales, et des salons. Peut-on être nationaliste et parler une langue mondiale ? Peut-on vouloir défendre ses frontières et répandre la culture française ?

A Villers-Cotterêts, les électeurs se sont prononcés, une majorité d’entre eux du moins. Le français, on l’aime mais dans nos frontières, comme le moldave, le thaï, ou le finnois. L’idéal serait un retour à ce moment de grâce et d’équilibre, en 1539 : le français, langue nationale, s’imposant contre le latin, au-dessus, et les patois, au-dessous, mais avant la catastrophe de sa réussite culturelle et continentale, sous Richelieu puis Louis XIV. Bref, reprovincialiser la culture française, rendre Pascal et Balzac à la betterave sucrière. François Ier, qui acclimata la Renaissance italienne en France, avait sans doute d’autres ambitions pour le patois des Parisiens, lorsqu’il ordonna «de prononcer et expédier tous actes en langaige françoys».

Omar Saghi

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