Il fut un temps où l’image hassanienne du Maroc comme arbre enraciné en Afrique, au feuillage bruissant en Europe, faisait fureur. Dans les médias audiovisuels, mais ils étaient aux ordres. Lors des rencontres méditerranéennes, mais elles étaient convenues, pétries de langue de bois (elles le sont toujours). Dans les discours des officiels, mais ils parlaient la langue de leur maître. Langue éparpillée, perdue en grande partie, tant elle s’est salie d’autoritarisme.

Mais il ne faut pas négliger quelques allégories surnageant au-dessus du naufrage idéologique. L’arbre marocain, filiforme et tout en longitude, en est une. Cet arbre géographique a une histoire, précise, localisée dans le temps. Ce sont les Almoravides qui, au XIe siècle, ont allongé la pâte marocaine, jusque-là ramassée par les Idrissides autour du Moyen-Atlas. Ils l’ont étirée du Sénégal à la Castille, avec Marrakech pour pivot, le Sahel et l’Ibérie pour marches frontières. L’Orient ne les intéressa guère. Ils s’arrêtèrent à Alger. Plus tard, leurs successeurs, les Almohades, ensuite les Mérinides, étirèrent la pâte en largeur, ils allèrent jusqu’en Libye, jusqu’en Tunisie pour les grands Mérinides, et s’épuisèrent à essayer de maintenir ensemble le Portugal et la Tunisie, ici menacée par les Normands de Sicile et les tribus hilaliennes, là par les Croisés.

Le Maroc revient à sa silhouette longiligne avec les Saadiens au XVIe siècle. Plus jamais une dynastie marocaine ne se déversera vers l’est. Les Ottomans, ensuite les Français, lui coupèrent cette voie. L’énergie historique du pays se projettera, régulièrement, vers le sud.

Le Maroc est resté l’héritier des Almoravides et des Saadiens, qui firent du pays, à quelques siècles de distance, un empire afro-andalou, regardant vers le nord et le sud, tournant le dos à l’Orient. Entre les deux, les Almohades et les Mérinides, qui portèrent leurs bannières jusqu’aux frontières de l’Egypte, ont échoué à imposer cette orientation impériale. D’ailleurs, leurs capitales successives, Rabat et Fès, disent assez leur vision plutôt méditerranéenne qu’africaine de l’empire.

Bien plus tard, il y a comme des réminiscences de ces siècles télescopés en quelques années. Les différentes tentatives d’union maghrébine, depuis la conférence de Tanger en 1958 jusqu’à la fermeture des frontières terrestres algéro-marocaines il y a vingt ans, montrent l’échec patent de cette géographie politique latitudinale. L’est est bloqué par des barrières douanières, des préjugés, des contentieux lourds et d’autres superficiels. Pendant ce temps-là, depuis l’indépendance, le Maroc n’a cessé de pousser, de nouveau, ses racines vers le sud. La dernière tournée royale se place dans une succession politique ancienne. Et son feuillage vers le nord par l’émigration, la francophonie, les accords de partenariat.

On peut dire, certains le disent, que cette ouverture vers le sud africain, vers le nord européen, est une alternative à la fermeture (temporaire), aux préjugés (passagers), aux conflits (marginaux) qui opposent le Maroc à ses voisins orientaux. Mais on peut dire aussi qu’il y a là quelque chose de plus ancien, de plus profond, de plus insistant, qui profite des problèmes actuels avec l’est, mais qui n’est pas leur enfant. Les routes commerciales, les liens confrériques, les flux de populations, qui structurent le Maroc dans un sens nord-sud, datent de bien avant le malentendu entre Rabat et Alger.

Omar Saghi, paru dans Telquel

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