Après Jean qui rit, Jean qui pleure. D’abord, on titre sur les bandes de voyous, les faits divers font la manchette des principaux journaux, les Unes télévisées n’hésitent plus à ouvrir sur la petite criminalité. Puis on déplore l’insécurité, on invoque les vieux jours où l’ordre régnait, on en appelle aux autorités incompétentes. Ce petit jeu est nouveau au Maroc. Ailleurs, dans les vieilles démocraties, il est bien installé. La médiatisation de l’insécurité est un signe, s’il n’en fallait qu’un, de la démocratisation molle du pays, c’est-à-dire d’un conservatisme apolitique, qui ne s’agite dorénavant que pour le fait divers.

Comment en sommes-nous arrivés là ? Parce que la criminalité, au Maroc, au risque de décevoir le pessimisme crépusculaire de ceux qui ont l’amour de la police chevillée au corps, reste à un niveau très bas, comme le reste du monde arabe d’ailleurs, comparé à d’autres zones de niveau de développement comparable, l’Amérique Latine par exemple. Parce que Casablanca et la mégalopole atlantique sont beaucoup plus policées que la majorité des grandes villes du sud. Parce que l’insécurité qui, selon des médias lubriques, explose, n’a rien d’exceptionnel par rapport à ce qu’elle a été sous Hassan II.

Mais alors pourquoi cette impression de désordre ? Pour deux raisons. D’abord parce que sous le régime précédent, l’extrême violence policière était destinée à domestiquer les classes dangereuses, et si les centres-villes et les quartiers aisés étaient sécurisés, le reste était laissé à l’abandon. Il y a aujourd’hui moins de bidonvilles, moins de quartiers sans Etat, mais aussi un peu plus de désordre éparpillé. La ségrégation urbaine a diminué, et la police est désormais chargée de tout le monde, pas seulement de la mince couche de ceux qui ont le droit de se plaindre. Seconde raison, la dépolitisation en cours, et l’indifférence grandissante envers les jeux de pouvoir, entraînent vers les eaux troubles du n’importe quoi médiatique. Il n’y a plus une journée, plus un journal, qui n’affichent en Une un Subsaharien en peine, une femme violée, un trafiquant de drogue en fuite. L’insécurité et l’immigration, dans un premier temps, ensuite l’insécurité car l’immigration, dans un second temps, la formule a été adoptée en Europe, à mesure que les grands débats idéologiques disparaissaient.

Il ne s’agit pas de nier les faits, mais de se demander si ce qui est de l’ordre de la police doit prendre une telle place dans la scène publique. Les viols, les meurtres, les vols, sont affaire de police d’abord, de justice ensuite. Dans ce processus, la presse accompagne, à aucun moment elle ne doit écrire la musique. Reste une question pendante : pourquoi, maintenant que les médias se font une joie de nous détailler les affres d’une vieille femme violée par de jeunes drogués, les partis politiques ne prennent-ils pas à leur tour l’affaire en main ? Pourquoi pas de Monsieur Sécurité au Maroc, comme Sarkozy ou Valls en France ont pu surfer sur cette vague ? Faut-il se féliciter de nos limites démocratiques, qui font que c’est encore le Palais qui s’occupe, en dernier recours, de sécurité et d’immigration, et qui limite grandement les dérives populistes ? Faut-il que nos médias, que nos politiques, soient à ce point médiocres pour que, les premiers jetant l’huile sur le feu, les seconds se bornant pour le moment à un prudent attentisme, ce soit du Palais que les rappels à l’ordre – comme récemment sur l’immigration ou l’insécurité – viennent tempérer les ardeurs de ceux qui ne jurent que par la matraque ?

Omar Saghi

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