Pourquoi critiquer, dénigrer, salir… sa religion, sa culture, son identité ? Ainsi posée, cette question ne mérite effectivement qu’une seule réponse : il faut refuser cette entreprise de destruction de soi, systématique et concertée. Mais reformulons l’interrogation, qui se pose – à juste titre, quand elle n’est pas simple prétexte à insulte – à l’occasion des textes qui relisent notre passé ou notre patrimoine.

Les arguments avancés contre ces entreprises de relecture sont pertinents. On peut déployer quelques éléments de réponse.

C’est de la « provoc » : Mais ces questions brûlantes ne sont pas des fictions. Elles existent, sous-jacentes, brûlantes comme des braises cachées sous une fine couche de cendre.

C’était partout pareil : Non, il y a des spécificités arabo-islamiques : la sacralisation du pouvoir fort, depuis celui du petit patron ou du père de famille jusqu’aux magistratures suprêmes, roi, président ou chef de parti; l’obsession de la pureté sexuelle ; le repli sur l’intimité familiale et religieuse face aux défis extérieurs… Les comprendre est un préalable à toute tentative de libération sérieuse.

Pourquoi ne s’intéresser qu’aux aspects sombres ? : Les livres qui se penchent sur les aspects brillants du monde arabo-musulman pullulent, et en grand nombre. Les livres qui se penchent sur ses aspects sombres existent aussi, mais pas chez nous. Or, ce n’est pas en niant ces dimensions passées, qu’on pourrait répondre aux défis actuels (ceux que posent l’Occident au monde arabo-musulman, et ceux que lui posent ses propres délires internes). « L’Andalousie était un paradis » n’est pas une réponse, ni à Daesh, ni aux néo-conservateurs.

« Ils » disent la même chose, de toute manière : la critique interne n’a pas la même valeur que la critique d’importation. Une des chances de l’Occident est d’avoir, très tôt, constitué un espace autocritique protégé. Il a développé des antidotes à ses propres maladies internes. Nos maladies (parce qu’il s’agit de maladies, en effet : le patriarcat, par exemple, est aujourd’hui « la » pathologie sénile du monde arabo-islamique), seule une entreprise de libération intellectuelle interne peut les combattre.

Est-ce bien le moment de procéder à ce travail critique ? : Dans un monde arabe en pleine ébullition, il existe aujourd’hui au Maroc, pour un court moment ou une longue période, on ne le sait pas encore, un espace de liberté relative où construire une pensée critique. Cette « boîte à outils », chère à Michel Foucault, elle ne peut se constituer que dans le tâtonnement et l’expérimentation, individuels ou collectifs. Car cette aventure de déblaiement, elle est inédite, sans modèle précédent évident.

Espérons que cette « boîte à outil » en constitution nous permette d’éviter le double enfermement temporel: le mépris de notre présent (« le monde arabo-musulman est en ruine », alors même qu’il traverse plutôt une crise de croissance, aussi brutale que celle traversée par l’Occident il y a un siècle) et l’attachement régressif et infantile à notre passé.

Critiquer n’est pas dégrader, mais plutôt dégager l’horizon bouché par les angles morts de notre passé. Ils habitent encore notre conception du pouvoir, des rapports familiaux, des relations de l’individu à la collectivité. Dans une société apaisée, forte de ses convictions, se projetant vers l’avenir, l’histoire et l’identité ne sont plus un musée des consolations. Elles (re)deviennent un tremplin vers des lendemains ouverts.

Publié dans Telquel

Omar Saghi

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