Au XIXe siècle, les réformistes religieux et les nationalistes arabes firent de l’histoire un instrument de libération : face au despotisme ottoman et à l’impérialisme occidental, ils promurent auprès des premières générations alphabétisées du Moyen-Orient un récit magnifié du passé. La perfection démocratique de l’Etat de Médine avant le déclin dynastique, l’âge d’or abbasside avant les invasions des hordes turques, Bagdad avant Istanbul, Al Mamoun le calife éclairé avant Abdulhamid le sultan sanguinaire.

Les effets pervers de cette construction historique se sont fait sentir dès les années 1970 : l’outil de libération est devenu une cage dorée, puis une geôle. Pas un mot qui n’exalte le passé arabo-musulman. La démocratie, la liberté individuelle, le féminisme ? Tout a déjà été pensé, appliqué, répandu sur la rive sud de la Méditerranée, il y a quelques siècles. Il suffit de… au choix : fermer la parenthèse coloniale, revenir à l’ère pré-ottomane, effacer les frontières artificielles, arabiser l’enseignement ou éradiquer les bida’ religieuses.

Face aux prétentions « califales » qui se multiplient, dans le registre tragique d’Irak et de Syrie, sur le mode grotesque un peu partout ailleurs, quelques vérités simples sont bonnes à rappeler. Nous vivons une époque qui se plaît aux chiffres et leur accorde confiance à eux seuls. Appuyons-nous alors sur des chiffres : sur les quatre califes bien guidés de l’Etat de Médine (632-661), trois furent assassinés par d’autres musulmans, soit 75%. Lors de la première période abbasside, la plus glorieuse, qui va de la proclamation d’Abu Al Abbas calife à Koufa (automne 749) jusqu’à la prise de pouvoir des Bouyides à Bagdad (hiver 945-946), 22 califes ont régné dont 5 (au moins, d’autres sont morts dans des conditions suspectes) ont été assassinés, soit 23%, 4 ont été violemment destitués (dont 3 aveuglés pour qu’ils ne puissent plus prétendre, juridiquement, au retour sur le trône), soit 18%. Ces taux ne sont ni plus ni moins excessifs que ceux d’autres parties du monde à la même époque. La Chine des Tang (620 à 950 environ) est plus stable politiquement ; Byzance, par contre, est tout aussi perturbée (c’est de Byzance que les Abbassides, suivis en cela par les autres grandes dynasties musulmanes, empruntent l’usage de l’aveuglement des prétendants).

Bagdad, comme Damas ou Médine avant elle, ne fournissent donc pas un idéal politique. Age d’or intellectuel, certainement, comparé à ce qui suivra, âge d’or artistique, âge d’or littéraire, autant de modèles auxquels la Nahda arabe du XIXe siècle chercha légitimement à s’identifier, mais il faut rappeler et répéter que les grands califats historiques du monde arabo-musulman ont souffert, systématiquement (quelle que soit la valeur propre de tel ou tel souverain), d’un manque flagrant de règles de passation de pouvoir, d’une absence de codification consensuelle des droits et devoirs du souverain, qui penchait par conséquent vers le despotisme, et d’un mépris des vassaux pour tout souverain faible, la force étant en dernier recours la seule source de légitimité.

Relire l’histoire n’est pas un reniement. C’est au contraire un exercice d’hygiène mentale nécessaire face aux récits fantasmatiques qui accompagnent la dynamique jihadiste. Prenons exemple, puisque le passé est une valeur sûre, sur les historiens arabo-musulmans d’alors : ni Tabari (au IXe siècle) ni Ibn Khaldoun, bien plus tard (XIVe siècle), n’ont contourné cette réalité.

Publié dans Telquel

Omar Saghi

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