Les bouderies diplomatiques ne font pas une politique étrangère. Mais ils en disent long sur la maturation d’un climat bilatérale, et annoncent peut être des changements de cap. Entre maladresses françaises et fâcheries marocaines, la relation spéciale ne semble plus ce qu’elle fut.

Laissons de côté les aléas psychologiques et posons-nous la question franchement : le Maroc a-t-il encore besoin de la France ? Car telle semble être le cœur de la problématique. Le Maroc fournit à la France un marché captif pour des produits dont, même en France, soumise à Bruxelles, on ne veut plus (les évolutions tortueuses du dossier du TGV en disent long sur le sujet). Les grandes entreprises françaises présentes sur place engrangent des bénéfices à faire pâlir les grands succès du capitalisme de prédation du XIXe siècle. La collaboration sécuritaire de Rabat avec ses partenaires occidentaux, et principalement Paris, est maximale.

Logiquement, on regimbe au Maroc. Pourquoi continuer cette relation privilégiée à ce coût exorbitant, doublé apparemment  d’un mépris diplomatique ? Plumes et analystes annoncent une nouvelle ère, où un Maroc émergent dominerait son propre pré carré africain, où il ira jusqu’à concurrencer Paris ; un Maroc qui trouvera dans les pays du Golfe un soutien financier sans entraves ; et dans Washington, ou Moscou, ou Pékin, ou Madrid… un horizon diplomatique dégagé des arrière-pensées névrotiques qui nous lient à Paris.

Très juste. Sauf que le fonds de l’affaire est ailleurs. Il n’est ni économique, ni financier, ni même banalement politique. Le fonds de l’affaire est une question de souveraineté nationale que le Maroc traine depuis 1975. La question du Sahara occidentale est cruciale pour le pays, pour ses finances et son développement, il n’est nullement exagéré de dire que cette question est cruciale pour son existence même. Et cette question pendante jusqu’à aujourd’hui ne se décide, en dernier recours, qu’au conseil de sécurité, et souvent avec le soutien du veto français en ligne de mire. La question : le Maroc a-t-il encore besoin de la France ? peut donc être reformulée: le Maroc peut-il trouver une alternative au soutien français au Conseil de sécurité ?

Deux possibilités : trouver un autre allié membre du conseil de sécurité. Mais lequel ? La Russie, ou la Chine, dont la vision de l’histoire rejoint la position marocaine sur son intégrité territoriale, sont trop loin, et trop eurasiatiques pour le Maroc, nation fondamentalement atlantique et maritime. Les Etats-Unis (et la Grande-Bretagne) ont depuis longtemps prouvé une rare capacité à lâcher des alliés, surtout s’ils sont du Sud, pour des raisons pragmatiques et lobbyistes que le Maroc maîtrise mal. L’autre possibilité est que le Maroc se lance dans un programme nucléaire avec comme horizon la sanctuarisation du territoire nationale. Le pays n’a pas les moyens, et aucun intérêt à se lancer dans une carrière d’état voyou. Reste Paris.

Les riads de Marrakech et les usines de Tanger, les touristes et les immigrés, les festivals marocains et les expositions parisiennes, tous ces mille fils tenus qui relient ces deux pays, par l’économie ou la coopération, la culture ou le bling bling, l’émigration postcoloniale ou la francophonie, ne doivent pas faire oublier que derrière ce foisonnement baroque continue de palpiter une question lourde, faite de centaines de milliers de kilomètres carrés en litige, de milliards de dépenses annuelles, et le bouton nucléaire comme ultima ratio.

Omar Saghi, publié dans Telquel

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