Le désamour diplomatique franco-marocain, auquel j’avançais quelques causes (hypothétiques) d’ordre géopolitique, peut aussi être lu comme une fable sociale. Car il y a, dans le remue-ménage névrotique qui affecte l’élite marocaine à l’égard de la France, plus qu’une humeur passagère. Une transformation sociologique interne au Maroc.

A entendre certains milieux, d’affaires comme politiques, académiques comme culturels, le Maroc doit changer de cap, pointer droit sur les horizons anglo-saxons, se délester de cette France rassie et ralentie. En finir avec la francophonie, pour passer, non à l’arabe, mais à l’anglais. D’ailleurs, leurs enfants, ils les mettent à l’anglais dès le biberon. En finir avec Le Monde et Le Point, et se mettre à Times et au Herald Tribune. D’ailleurs, ils s’y sont déjà abonnés, à ces titres, et ils ne cachent plus leurs références. De proche en proche, en finir avec Airbus et passer à Boeing, en finir avec les chars Leclerc et les avions de chasse Rafale et passer aux M1 Abrams et aux F-22 Raptor… Le reste à l’avenant : tourisme et shopping, culture et style de vie.

Le discours se tient : les Américains sont plus ouverts, plus respectueux de la religion et des valeurs familiales, plus entreprenants, plus pragmatiques…

Ces raisons, valables, sont un pur voile idéologique qui masque une réalité plus sordide. Les élites marocaines ne sont ni anglophones ni adaptées aux valeurs individualistes et authentiquement méritocratiques des sociétés Anglo-Saxonnes, mais quelque chose en France ne leur plait plus. La xénophobie française, depuis Sarkozy, ne fait plus de différence entre les sidi et moulay du XVIe arrondissement et les immigrés du XXe. Et cela déplait. Les mesures draconiennes aux portes des consulats ou dans les aéroports parisiens ne font plus la différence entre le riche touriste et le pauvre étudiant, entre le « vieil ami » de la France et la regroupée familiale illettrée. Paris a même distribué un peu à l’aveugle ses passeports… Bref, la France, pays démocratique, distribue démocratiquement son racisme sur tous les Marocains. Comme Rimbaud, Paris semble leur dire : « J’ai horreur de tous les métiers. Maîtres et ouvriers, tous paysans, ignobles ».

L’américanophilie de l’élite marocaine est fondée sur une double croyance. 1. Les Américains, à la différence des Français, respectent les hiérarchies d’argent. 2. Donc, ils devront reproduire dans leurs relations aux Marocains, les rapports qu’entretiennent les Marocains entre eux. Ils ne traiteront pas un banquier comme un diplômé chômeur, une riche touriste comme une mère au foyer rejoignant son fils ouvrier.

Ce mirage américain est d’autant plus prégnant que l’élite marocaine sait qu’elle a désormais, à domicile, des cadres francophones de grande qualité. Les nouvelles écoles créées au Maroc ces dernières années fournissent déjà le marché du travail en diplômés concurrents de ceux qui reviennent des grandes écoles françaises. La guerre de basse intensité qui oppose, ou opposera bientôt, le diplômé de Sciences Po Paris à celui de l’EGE, de HEC à celui de l’ISCAE, favorise cette illusion proaméricaine dans l’Olympe social marocain. Les universités françaises font partie désormais du jeu « interne » aux classes moyennes marocaines. Il faut au plus vite placer nos enfants outre-Atlantique, dans des pays inatteignables, protégés par un double mur de mer et d’argent. Pour que Tazi et Merhaoui (qui dorénavant frétille à Odéon comme à Maarif) ne se mélangent plus.

Omar Saghi, publié dans Telquel

Publicités
commentaires
  1. Beehane dit :

    Le ton ironique est sans doute de mise… mais réduire l’américanophilie à un tout dernier snobisme, c’est se priver de voir à quel point cette élite marocaine est conformiste et adopte les mêmes codes que l’élite française dont elle prétend se détacher. Finalement, rien de nouveau sous le soleil de Mme Tazi 🙂 Et hormis tout effet de mode, les influences anglo-saxonnes ont cela de bon qu’elles donnent accès à de nouvelles possibilités d’échanges, avec toutes les populations non francophones. Le mirage n’est pas hologramme…il peut être synonyme d’horizons plus riches 🙂

  2. Très intéressant Omar mais que fais-tu de la question des frontières (les vraies, celles de Schengen) qui comme l’Islam fil-akhira continuent d’homogénéiser et sans doute davantage aux USA et au Royaume-Uni que dans le reste de l’Europe continentale. Ca me rappelle les propos du président d’Oxford d’origine indienne sur ses démêlées récurrents à Heathrow. On lui demandait à chaque fois s’il allait rendre visite et s’il était un ami du président d’Oxford puisqu’il indiquait cette adresse lorsqu’on le questionnait plus que d’autres sur sa destination finale en ville. Sans doute finalement, ces frontières pour les bruns ne seraient-elles que de simples tracasseries dont il faut accepter la routine si en échange on ne vit pas le discours raciste quotidien? Bien à toi.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s