Le terme « État-nation » eut une carrière politique au XIXe siècle. Puis il fut confiné dans les départements universitaires. Plus personne n’en parlait, hors les thèses et les salles de cours. Étrangement, le Maroc, merveilleux conservatoire d’archaïsmes, récupère le vocable et en fait, depuis quelques années, un leitmotiv de sa vie politique. A croire qu’une bizarre inclinaison nous porte à faire de la récup’ politique de la quincaillerie du Nord, au nom même, ironiquement, de la lutte contre l’européocentrisme.

État-nation signifie, fondamentalement, la superposition d’une administration centralisée sur un territoire continu et bien délimité, et surtout sur une population homogène et culturellement unifiée. État-nation fut le credo de tous les peuples dispersés entre plusieurs entités politiques : les Allemands, les Italiens, les Arabes de l’empire ottoman, les Juifs d’Europe centrale, les Kurdes aujourd’hui, rêvèrent ou rêvent d’Etat-Nation. Le modèle, admiré ou envieusement détesté, c’étaient les pays d’Europe occidentale, principalement la France, la « Grande nation », ce rêve de bureaucrate, où la moindre parcelle, le moindre hameau, obéissaient aux mêmes réglementations, aux mêmes normes que Paris ou Lyon… ce pays où pas une langue régionale, pas un patois ne pouvaient s’articuler sans provoquer l’ire de l’Académie française, toute-puissante police de la langue et de la culture… ce pays, on l’oublie souvent, qui après avoir expulsé ses Juifs, expulsa ses Protestants (par la révocation de l’Edit de Nantes, qu’on préfère oublier dans les manuels scolaires au bénéfice de l’Edit lui-même) et homogénéisa le corps social avant de procéder à la laïcisation d’un peuple mono-confessionnel.

Multilinguisme, pluriconfessionnalité, décentralisation, régionalisation, tolérance envers les minorités linguistiques ou religieuses, sont fondamentalement des pratiques contraires, par structure, à l’Etat-Nation. Les Etats-Nation du XIXe siècle en Europe, ceux du XXe siècle ailleurs, comme la Turquie d’Atatürk, l’Iran de Reza Khan, l’Algérie ou l’Irak des nationalistes arabes, ont montré ce que État-nation implique comme alignement culturel, homogénéisation de la mémoire et écrasement des particularismes urbains ou régionaux.

Le Maroc, « empire chérifien » jusqu’en 1957, n’a jamais été un Etat-Nation. Ce n’est pas une tare mais un titre de gloire. Le pays préexiste à la création de l’Etat-Nation. Et ce n’est pas maintenant que l’Etat-Nation prend eau de toute part (fédéralisme, migrations, multiculturalisme..) qu’on voudrait nous faire croire que le Maroc est ou va devenir un Etat-Nation.

Plusieurs exceptions marocaines, plutôt miraculeuses dans le cadre du monde arabe du siècle passé, ne s’expliquent que parce qu’il n’est pas un Etat-Nation : un réseau urbain équilibré où Rabat n’écrase par le reste ; le maintien de plusieurs langues ; la présence, vaille que vaille, d’une minorité juive, quoique réduite ; les forts liens que la diaspora marocaine maintient avec sa terre d’origine ; l’absence de parti unique ; la relative indifférence politique de l’armée… Ce sont là des traits propres aux empires, non aux Etats-Nations.

Le XXIe siècle ne sera pas un siècle d’Etats-Nations. Ces derniers fusionnent en des formations plus vastes, ou se désintègrent en une poussière d’ovnis politiques. La flexibilité, l’hétérogénéité, le flou apparent du système politique marocain ne sont pas des handicaps, mais un potentiel à actualiser.

Omar Saghi, publié dans Telquel

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