Une certaine gauche s’est spécialisée, historiquement, dans le rôle du cocu de la farce. Soutenir un prétendu allié, prétendu faible, prétendu ignorant, qui servirait de marchepied au pouvoir et à la transformation de la société… La suite, c’est par exemple Khomeyni qui se débarrasse de ses partenaires gauchistes ou le Hezbollah qui étouffe ses alliés de circonstances…
Cet aveuglement historique tient à deux choses : d’abord la certitude que l’histoire a un sens, et que la gauche est dans ce bon sens, bien sûr. Ensuite le mépris tacite envers les dites « masses ». Par paternalisme et condescendance, elle pense les manipuler.
La « ligne des masses », c’est la voix obscure du peuple, qui attend l’intellectuel de gauche qui saura l’articuler. Dans le tournant des années 1970, le concept fait fureur dans les pays musulmans, et particulièrement les pays arabes du front autour des territoires occupés en 1967. Deux personnalités de gauche passées à « la ligne de masse » islamiste symbolisent cette torsion idéologique : l’Iranien Ali Shari’ati, venu de l’extrême gauche, philosophe à la lecture audacieuse et libératrice de l’islam, propose un discours théologique émancipateur qui jettera un pont entre deux mondes politiques, celui de la cléricature chiite d’opposition au Shah, et celui des étudiants et intellectuels marxisants. Il meurt en 1977, trop tôt pour assister au sort malheureux que Khomeyni réservera à ses compagnons de route gauchistes. Le Palestinien Mounir Chafik, chrétien de naissance, militant nationaliste au sein du Fatah, se convertit à l’islam par conviction purement politique, et tente une politisation interne des mouvances islamistes. La marginalisation des organisations gauchistes dans la résistance palestinienne dit largement l’échec de cette stratégie.
Venue du marxisme chinois, la « ligne de masse » maoïste souhaitait s’éloigner de l’autoritarisme hautain et distancé du parti léniniste et se rapprocher des masses paysannes. Mais en Chine, comme en Russie d’ailleurs, l’expérience historique et la réalité sociale ont prouvé la fragilité des cultures populaires face au rouleau compresseur de l’Etat. Pour Mao, s’appuyer sur la « ligne des masses », c’était surtout jouer un tour à sa propre bureaucratie, certain de la malléabilité de ces masses nombreuses mais atomisées.
Mais dans le monde arabo-musulman ? Dans le face à face entre l’Etat et la Société, il n’est pas sûr que la force soit du côté de l’Etat, du moins dans le temps long. Le Parti est une création récente, il reste très largement associé à l’Etat, même quand il cherche à s’opposer à lui. Les intellectuels arabo-musulmans qui ont proposé un alignement sur la « ligne des masses », ont contribué à diluer leurs principes dans un cadre social et culturel beaucoup plus fort. Que vaut un manifeste politique ou une brochure face à un texte religieux ? En essayant de mélanger gauchisme et religion, ces militants « des masses » partent perdant.
La clarification nécessaire à l’espace politique passe par la confrontation, lorsqu’il s’agit de droit, de constitution ou d’élections, avec l’Etat, non avec une Société trop forte pour se faire manipuler par des principes maoïstes éculés. Un front islamo-gauchiste peut éventuellement être utile pour gagner quelques points aux élections, mais lorsqu’il s’agira de de réformes sociales ou culturelles, ou de partage des pouvoirs, nos partisans de la « ligne des masses » combattront des fantômes, pendant que l’épreuve réelle se déroulera ailleurs.

Omar Saghi, paru dans Telquel

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