Le football est devenu l’image vivante du monde contemporain : une élite surpayée et surmédiatisée à qui on autorise la supra-nationalité et la mobilité permanente, et une masse de producteurs-consommateurs assignée à résidence par des frontières, des papiers et des contrôles. La mobilité du capital opposée à l’immobilité du travail et des hommes, ce qu’expriment régulièrement et violemment les délocalisations et les fermetures d’usines, cette confrontation trouve dans l’arène du foot sa théâtralisation magnifique et discrète. Certaines équipes, surtout celles de petits pays comme le Costa Rica, peuvent aligner jusqu’à 10 pays où jouent ses footballeurs, qui bien que représentant les couleurs nationales, sont de fait mondialisées. Les joueurs d’origines étrangères sont légion. L’idée même d’équipe nationale tient aujourd’hui, comme cela est déjà le cas des grandes équipes infranationales, de la formation ad-hoc d’éléments provenant de divers horizons, à qui on demande, le temps d’un tournoi de quelques semaines, de tenir le rôle d’une bannière nationale.

Mais cet aveuglement, ou cette tolérance, à l’hétérogénéité de la composition des équipes, à celle de son staff technique, on ne l’autorise pas pour les supporters. Il leur faut s’agiter, mais droit, hurler, mais dans le bon idiome et brandir le bon drapeau.

Interdire des drapeaux étrangers, lancer des sondages à propos de la double nationalité, ces exagérations tiennent sans doute au contexte français, ou plutôt franco-maghrébin. Mais ils restent représentatifs d’une réalité désormais généralisée : le nationalisme exacerbé des supporters est une contrainte, qui n’admet pas de double ou de triple allégeance, alors même que les équipes sont de moins en moins nationales. Deux humanités coexistent donc le temps d’un match : une aristocratie mondialisée, à qui on passe tout, et surtout l’indifférence envers la nation, tant qu’elle est gagnante, et le menu fretin des gradins et des canapés télévisuels, qui lui par contre, doit fidélité au drapeau, à coup de circulaires et d’arrêtés préfectoraux s’il le faut.

Il existe bien sûr, depuis quelques temps, des tentatives pour remédier à cette fracture entre la liberté absolue du capital footballistique et l’assignation à résidence nationale du supporter-prolétaire : les caméras s’attardent longuement sur les joueurs chantant leur hymne nationale, lesquels joueurs multiplient les preuves de patriotisme. Ces tentatives, qu’appuient médias et politiques, rappellent celles qui sont faites pour limiter la volatilité du capital : contraindre les délocalisations, conserver les dernières barrières douanières qui restent, en appeler au patriotisme du consommateur.

Inutile de préciser qu’il s’agit là de postures vouées à l’échec. En économie, comme en foot, la tendance lourde est au déplacement permanent du capital. Mais pourquoi alors ne pas reprendre les choses par l’autre bout ? Permettre aux travailleurs, comme aux supporters, la liberté qu’on tolère chez les capitalistes et les stars du ballon rond : choisir leurs pays, en changer, partir et revenir ? La mondialisation, ce n’est pas seulement des joueurs franco-quelque chose, à qui de stupides interrogatoires journalistiques demandent une fidélité absolue et d’un autre âge (vous sentez-vous plus ceci ou cela ?), mais aussi la liberté de fêter l’équipe de son choix, sur son lieu de vie, en brandissant des drapeaux qui signifient moins une appartenance administrative qu’un penchant sentimental passager.

Omar Saghi, paru dans Telquel

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