Ils sont consuméristes, et parlent de dilapidation. Ils sont francophones et parlent d’aliénation culturelle. Ils sont employés et parlent d’entreprenariat. Ils sont monarchistes et parlent de révolution. Ils ont un prêt immobilier, parfois déjà propriétaire, et parlent de paupérisation accélérée…

Entre Akhennouch et les bidonvilles, ils ont du mal à se positionner. Entre l’hyper-insertion globale des milliardaires marocains et la réalité migratoire des plus pauvres, ils ont du mal à se positionner. Entre la cour royale et l’opposition radicale, ils ont du mal à se positionner.

Cette nébuleuse marocaine, dont le profil est connu, constitue aujourd’hui la classe dont la croissance est la plus rapide, et la conscience la moins forte : urbaine, tertiaire, trentenaire ou quadragénaire, francophone, aux moyens modestes mais néanmoins substantiels, elle est surtout culpabilisée. Par ce qu’elle perçoit comme son indifférence politique, à l’origine de l’échec d’un vaste printemps marocain. Par son incapacité à choisir un camp politique et social clair. Par son ambiguïté envers le régime marocain. Par son rapport obscur à ses origines – le monde campagnard de ses parents dont elle ne maîtrise plus ni les langues ni les codes culturels. Par ce qu’on appelle sa schizophrénie religieuse.

Ironiquement, si cette classe sociale n’existe pas à ses propres yeux, elle est surreprésentée dans les études des commerciaux et des publicitaires, dans les statistiques des cabinets de conseils, elle hante l’inconscient des élus, des banquiers et des hauts-fonctionnaires.

Comment expliquer cet auto-aveuglement sur sa propre force démographique, économique, et potentiellement politique ?

Le principal facteur a été, ces dernières années, la confusion entre la défense d’un mode de vie et l’absence d’une détermination politique. Car les habitudes culturelles ne font pas un projet, surtout si elles sont liées à un facteur d’âge passager. Devinette : Je bois une bière à vingt ans, je prends un emploi à vingt-cinq et un crédit à trente. Pour qui vais-je voter à trente-cinq ans ? La réponse tient dans l’hyper-volatilité du vote dispersé de cette classe « moyenne-supérieure ».

Pourquoi une telle importance combinée à une telle faiblesse politique ? Le Maroc, comme la Russie, comme l’Amérique latine, n’a pas de tradition libérale forte qui puisse structurer le projet collectif de ce « marais » marocain, balloté entre les extrêmes, l’indifférence et le hasard. A cela s’ajoute une variable psychologique décisive : en l’absence d’une « fierté petite-bourgeoise », les membres de cette classe sociale ne rêvent que de fuite hors de cette clôture sociologique. Fuite vers le haut : fuite urbaine, pour se rapprocher des quartiers de la grande bourgeoisie inaccessible ; fuite estivale pour humer, à Torre Molinos, les effluves de Marbella, ; fuite consumériste pour toucher des yeux, au Morocco Mall, les signes de la réussite stratosphérique de l’hyper-bourgeoisie internationale. Et fuite vers le bas : redoubler de religiosité pour coller à une masse imaginaire, singer des manières culturelles dites populaires, radicaliser un engagement politique superficielle et de pur discours, quand ce ne sont pas les revendications régionales ou néo-ethniques.

Cette classe sociale « fuite » de partout, ignorante de sa propre force. Comme la science de Rabelais, la classe sans conscience n’est que ruine de l’âme. Les conditions de stabilisation d’une classe libérale existent. Reste la prise de conscience.

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commentaires
  1. sabrayoub dit :

    cette classe premièrement ne vote pas, considère sa propre réussite comme un hasard d’ou l’absence de fierté.le système éducatif marocain qui a donné naissance à cette classe est en faillite. Il est incapable de l’irriguer de l’élargir 11%de marocain en age de faire des études supérieures font des études postbac contre 28% pour la Tunisie……
    Notre système de répartition du pouvoir et de la richesse ne favorise pas le développement d’une classe moyenne consciente de son rôle central dans la société.A eux la richesse matérielle à nous la richesse immatérielle…… mais cela ne fait pas une classe moyenne.

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