Un cliché du regard européen sur le Maghreb : l’Afrique du Nord est perpétuellement ballotée entre l’Orient – les Carthaginois de Hannibal, les armées musulmanes du Fath, le nationalisme arabe du XXe siècle… et l’Occident – les Romains, la Reconquista hispano-portugaise, la colonisation française…. Sa malchance est de n’avoir pas toujours choisi avec discernement son sauveur…

Un autre cliché, celui du regard oriental sur le Maghreb : l’Afrique du Nord est superficiellement islamisée, encore moins arabisée, les berbères toujours en danger d’apostasie, régulièrement tentés par les feux de l’Occident…

L’Orient comme l’Occident, ou disons, pour les incarner, l’Egypte et la France, NilSat et TF1, n’ont jamais vue dans le Maghreb et les Maghrébins qu’une page blanche, une pâte molle à façonner selon «la» civilisation. Le barbare est fait pour l’assimilation, qui lui donne une langue et une contenance. Alphabet, religion, identité, sur ces sujets décisifs, il semblerait que l’histoire du Maghreb soit un perpétuel balancier entre les mondes latin et sémitique. Et rarement un écrivain ou un politique, arabe ou européen, s’est penché sur le monde maghrébin à la recherche d’un élément positif qui ne soit pas d’importation.

Les Maghrébins, bien sûr, se sont acharnés à défendre leur « positivité », qui ne doit ni à l’est, ni au nord. On connaît les écrits qui visaient à décoloniser l’histoire et la civilisation prises en otage par la France. On connaît moins des écrits parallèles, adressés cette fois-ci aux Orientaux : par exemple celui de Abdallah Guennoun, al Noubough al maghribi, est une défense et illustration du « génie » littéraire maghrébin arabophone face au rouleau compresseur du Machreq.

Où en sommes-nous aujourd’hui ? Le Machreq est en feu, et l’Europe en crise. Le Maghreb doit-il revoir son positionnement ?

Double constat : L’Afrique du Nord n’a pas donné de nouveau souffle à la culture française (comme l’Inde pour l’anglaise, l’Amérique latine pour l’ibérique). Le Maghrib a peu contribué à la littérature arabe contemporaine, qui continue de battre au rythme de Beyrouth et du Caire.

Double erreur : l’hypercentralisation culturelle de la France n’a pour le moment donné sa chance ni au Québec ni à la Martinique, ni même à Bruxelles ou à Genève, et encore moins à Alger ou à Dakar. Mais l’évolution du monde francophone fera bientôt basculer son centre démographique vers le Sud. Le Maghreb sera demain le cœur géographique de la francophonie, étirée depuis la Wallonie jusqu’à l’Afrique équatoriale. Il n’est pas absurde de voir dans Tunis ou Marrakech de futures capitales culturelles et universitaires de l’humanité parlant français.

Le jacobinisme arabiste est mort. L’islamisme n’a pas réussi à le revivifier. Le roman, le cinéma, la télévision égyptiens survivent à eux-mêmes… Mais l’innovation, depuis le milieu des années 1990, est passée du côté du Golfe et des diasporas arabes. Le Maghreb, et le Maroc en particulier, participent de cette redistribution des cartes culturelles dans l’espace arabe.

Décoloniser le Maghreb, le soustraire à sa fascination-aliénation pour le Nord ne peut être complet sans sa « dés-orientation ». Non pas en se lançant dans des projets impossibles et contreproductifs (pourquoi renoncer à l’arabe, l’une des plus grandes langues de culture de l’humanité ?) mais en le recentrant sur lui-même, ses problématiques et sa singularité anthropologique.

Omar Saghi, paru dans Telquel

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