Archives de janvier, 2015

Toute idéologie a sa mythologie. La laïcité militante n’y échappe pas. Dans sa constellation de légendes, le mythe central concerne les années 1960 et 1970, leur liberté de mœurs et de croyances, leur ouverture. La preuve et la bannière de cette période bénie ? La minijupe. Regardez les photos, en noir et blanc de préférence, voyez les films égyptiens (Abdelhalim Hafez dans Abi Fawqa Chajara par exemple), prêtez l’oreille aux souvenirs de vos parents, de vos grands-parents, surtout les mères et les grands-mères.

La réalité qui ressort de ces indices multiples est celle d’un Maroc (et plus généralement d’un monde arabe) infiniment plus occidentalisé, en contraste absolu avec la réalité des années 1990 et 2000. (suite…)

Publicités

Une petite ville en bord d’Atlantique. Le vide, la houle incessante, l’humidité et les grains de sable qui collent au corps et s’infiltrent sous les draps. Et l’ennui, les longues journées à combler de bar en bar, de rencontres fortuites en rendez-vous inaboutis. Entre riches Casablancais décadents, beatniks occidentaux, et locaux fatalistes, Sulaiman vient « se reposer »… De quoi se repose-t-on lorsqu’on a vingt ans ? De rien, de tout, de vivre sans doute… La Vipère et la mer est un chef d’œuvre absolu dans son genre : spleen balnéaire, description détaillée et résignée des rapports de classe, dérive alcoolique et sexuelle, tout Mohammed Zafzaf en moins de cent pages d’aphorismes et de poésie du désenchantement…

Mohammed Zafzaf, al Af‘a wal bahr, in al A‘mâl al Kâmila, 1. Al-riwâyât, Manchoûrât wizârat al chou’oûn al thaqâfiya, 1999.

Depuis le code Hayes au moins, les films passent par le filtre d’une ou de plusieurs autorisations visant la protection des mœurs. Un film peut être interdit aux moins de 12 ans, moins de 16 ans, moins de 18 ans… Au Maroc, Exodus a été interdit tout court. Nous sommes en droit de nous poser la question de la légitimité de cette interdiction, tout en remerciant au passage les censeurs pour le rare souci qu’ils portent au bien collectif et au public mineur (c’est-à-dire au public tout court). (suite…)

Servir l’Etat, s’opposer à l’Etat, ignorer ou se résigner à l’Etat… dans l’esprit de la plupart des Marocains, ces énoncés peuvent se reformuler ainsi  : servir la monarchie, s’opposer à la monarchie… L’équivalence Etat-monarchie (et le nébuleux Makhzen, qui amalgame les deux) est profondément ancrée dans l’inconscient politique contemporain.

Or, un simple aperçu historique suffit à délier les deux concepts. L’Etat est beaucoup plus récent que la monarchie. Pas seulement au Maroc. La confusion des deux tient à l’histoire moderne, et particulièrement à l’histoire française, cet idéal de modernité politique. L’Etat, entité devenue totalisante, a d’abord prospéré comme un parasite fragile vivant sur le corps social. (suite…)

A la veille du centenaire de la conquête française d’Alger, premier pas vers l’établissement d’une Afrique du nord française, la parution du livre d’Emile-Felix Gautier, Le Passé de l’Afrique du Nord, Les Siècles obscurs, en 1927, peut se concevoir comme une première synthèse de la vision coloniale. Un pays sans nom (Berbérie, Maghreb, Afrique du Nord…), une île isolée, un espace allongé et sans aucun centre, incapable de se doter d’une autonomie étatique ou culturelle, un monde éternellement mineur, disputé entre l’Occident et l’Orient, Rome et Carthage, la France et l’Islam, voilà le Maghreb et le « maugrébin » comme dit Gautier. Et il se propose, dans ce qu’il ne cesse de désigner modestement comme un « petit livre », d’ébaucher une grille de lecture, pour comprendre à la fois la faiblesse congénitale de cette région, et les chances de la France de s’y maintenir et de la civiliser. (suite…)

Tu es européen ou américain, en souffrance psychique et sociale ? Convertis-toi à l’islam (cela prend deux minutes) et va agresser des anonymes, ça te donnera une raison de vivre. Ou bien encore lis Eric Zemmour ou Mark Steyn, apprends le peu d’importance du nazisme, la positivité de la colonisation et libère ta haine, en la canalisant sur les musulmans.

Ces deux approches ne sont opposées qu’en apparence. L’islam comme religion, patrimoine culturel et diversité des peuples, est en train de cristalliser le mal-être de la modernité comme jamais une entité avant lui (le fascisme ou la menace bolchévique, par exemple) ne l’a fait avec autant d’extension (tous sont touchés, du politique et de l’intellectuel médiatique au chômeur, au cadre stressé et à la ménagère de moins de cinquante ans qui s’ennuie devant sa télé). Cette canalisation a sa version démonique (les musulmans nous envahissent, l’islam est un fascisme…) et sa version angélique (l’islam, dernière chance face à l’Empire, les musulmans, avant-garde de l’humanité souffrante… et autres fadaises de gauchistes mondains). Il arrive d’ailleurs qu’entre les deux versions, le cœur balance : André Glucksmann a ses gentils Tchétchènes et ses mauvais jihadistes, Bernard Henri-Lévy ses Bosniaques côté face, ses Pakistanais côté pile… (suite…)

Hassan Chalghoumi s’est prononcé. Dalil Boubakeur aussi. Les « musulmans » de France (qui? vous? moi? eux?) sont tranquilles. Un idiot et un sénile parlent en leur nom. Une ou deux heures avant, d’autres, des agités de la gâchette, ont aussi parlé en leur nom. Entre les deux « prises de position » plus d’une dizaine de personnes ont été abattues. Des artistes, qu’on peut aimer, ou pas. Un grand économiste. Des journalistes. Morts. Et je le crains, en leur nom aussi. (suite…)