Hassan Chalghoumi s’est prononcé. Dalil Boubakeur aussi. Les « musulmans » de France (qui? vous? moi? eux?) sont tranquilles. Un idiot et un sénile parlent en leur nom. Une ou deux heures avant, d’autres, des agités de la gâchette, ont aussi parlé en leur nom. Entre les deux « prises de position » plus d’une dizaine de personnes ont été abattues. Des artistes, qu’on peut aimer, ou pas. Un grand économiste. Des journalistes. Morts. Et je le crains, en leur nom aussi. L’islam est-il iconoclaste? Que faire des blasphémateurs? Pour ou contre la hisba? Ces questions sont des débats théologiques, qui n’ont rien à faire sur la place publique. C’est malheureusement en leur nom que 1. des incultes tueurs tuent, et que 2. des incultes carriéristes font carrière dans le communautarisme postmoderne. Des choses très intelligentes ont été écrites contre l’opération « Not in my name ». Pourquoi les musulmans (croyants, de culture, sociologiques…) devraient-ils se prononcer sur Daesh, alors que rien n’est demandé aux juifs sur la politique israélienne, aux chrétiens sur les croisades américaines? Pur sophisme. Israël, comme Washington, ont depuis longtemps dénoué les liens entre le meurtre d’Etat et l’intériorité des juifs ou des chrétiens. Pas chez les musulmans. Dans la vie réelle, quotidienne, vécue dans sa profondeur existentielle, Daesh tue au nom de notre patrimoine subjectif, le blessant au passage. Mercredi 7 janvier, à Paris, c’est notre subjectivité la plus profonde qui a été frappée, en même temps que Wolinski ou Charb. Ceux qui formulent quelques vérités de bon sens, de celles qui se murmurent dans le privé, au Maroc comme en France, en Algérie comme au Québec : l’Occident, jusqu’à peu, n’était pas islamophobe; les émigrés maghrébins sont mieux traités en Europe que les émigrés sub-sahariens au Maghreb; les plus radicaux parmi les musulmans pratiquants « exagèrent », c’est à dire qu’ils cherchent comme la ligne rouge des sociétés ouvertes (le foulard, puis les horaires de piscine pour femmes, puis la burqa, puis le halal à la cantine, puis, puis…) tous ceux parmi les musulmans séculiers (ceux qui ne font pas de la religion leur gagne-pain) qui ont émis quelque chose de ce sens commun sont traînés dans la boue, accusés de vénalité (mais Israël ne paye pas, il n’en a pas besoin, alors que le Qatar paye bien ses imams demi-habiles), de haine de soi (alors que nos identitaires islamophiles salissent leur propre culture mieux encore que Nadine Morano), d’arrivisme (depuis quand donner son avis ouvre des portes ministérielles?)… Désormais c’est donc Eric Zemmour et Michel Houellebecq qui vont les dire, ces vérités, mais enrobées dans leur propre fantasme, gonflées de leurs propres obsessions. J’habite à deux rues des lieux de l’attentat, et je n’ai jamais lu Charlie Hebdo (que j’ai toujours trouvé complaisant avec l’air du temps). Cette proximité géographique, cette indifférence, ne changent rien. Dans le monde connecté dans lequel on vit, l’attaque du mercredi 7 janvier a touché le cœur de la francophonie. Un économiste subtil et philosophe, comme il en existe hélas très peu, avait bien montré combien la pulsion de mort travaille le capitalisme moderne. Il aurait eu beaucoup à dire sur la situation française actuelle, sur le ressentiment de Zemmour et la virilité factice des croyants mitrailleurs. Hélas, Bernard Maris est mort, mercredi dernier, lors d’une fusillade. Checkpoint Charlie : ici commence le partage entre la liberté et ses ennemis.

Omar Saghi

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commentaires
  1. Véloparis dit :

    Intéressant quand on lit jusqu’au bout, mais pourquoi traiter Chalghoumi d’idiot et Boubakeur de sénile? C’est peu respectueux, et surtout cela appelle des précisions explicites sur ce que vous leur reprochez, hormis l’arrivisme qui n’est pas forcément un grave manquement aux obligations humaines. Se sentent-ils en position de se prononcer contre Daesh? Personne ne les y oblige, mais j’en suis plutôt satisfait, rassuré car n’étant pas musulman, l’appréciation par des théologiens me rassure. Du reste, après avoir dénoncé cette obligation, et décrété que le débat théologique n’a pas sa place dans l’espace public (Ah?), vous écrivez « Daesh tue au nom de notre patrimoine subjectif, le blessant au passage » ce qui semble aller dans le même sens, mais sans argumenter sur les enseignements religieux. C’est tabou?
    Infiniment d’accord sur l’allusion à Bernard Maris, et la pulsion de mort du capitalisme moderne. C’est autrement plus intéressant que les querelles et quenelles, et je vais m’efforcer de le lire.
    Une petite illustration au passage. Autour de la machine à café, de la table, ou du bureau, chaque jour Musulmans, Juifs et Chrétiens se rencontrent avec aussi de nombreux non croyants. L’utilitarisme de l’économie concurrentielle voudrait qu’on évite les sujets qui risquent de diviser: politique, religion, philosophie… Ce qui est le meilleur moyen de ne pas se comprendre, de cultiver les malentendus. Heureusement, on discute en fait, quitte à passer pour moins professionnels. Ce qui constitue un handicap concurrentiel dans un pays plein de chômeurs, et livré à une idéologie néoclassique, suicidaire.

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