A la veille du centenaire de la conquête française d’Alger, premier pas vers l’établissement d’une Afrique du nord française, la parution du livre d’Emile-Felix Gautier, Le Passé de l’Afrique du Nord, Les Siècles obscurs, en 1927, peut se concevoir comme une première synthèse de la vision coloniale. Un pays sans nom (Berbérie, Maghreb, Afrique du Nord…), une île isolée, un espace allongé et sans aucun centre, incapable de se doter d’une autonomie étatique ou culturelle, un monde éternellement mineur, disputé entre l’Occident et l’Orient, Rome et Carthage, la France et l’Islam, voilà le Maghreb et le « maugrébin » comme dit Gautier. Et il se propose, dans ce qu’il ne cesse de désigner modestement comme un « petit livre », d’ébaucher une grille de lecture, pour comprendre à la fois la faiblesse congénitale de cette région, et les chances de la France de s’y maintenir et de la civiliser.

Sous l’islam, Carthage Dans le sillage de Stéphane Gsell et sa monumentale Histoire de l’Afrique du Nord ancienne, l’auteur révèle, sous la surface islamique, les soubassements puniques de l’Afrique septentrionnale. Après un millénaire de règne sur la région, la destruction de Carthage par Rome n’aurait pas déraciné la civilisation « orientale » implantée par les Phéniciens. Gautier multiplie les exemples, de survivance du punique, la langue des Carthaginois, une langue sémitique proche de l’arabe, jusqu’à très tard, dans les campagnes maghrébines. Gautier va jusqu’à avancer que cela aurait grandement facilité ensuite l’arabisation, mais aussi l’islamisation. La survivance de Carthage, malgré et sous l’ordre romain, est pour Gautier l’aveu d’une impuissance latine à occidentaliser la Berbérie, désormais prête à redevenir sémitique…

Une histoire zoologique du Maghreb A cet essayiste sans aménité pour ce qu’il appelle l’âme et la civilisation orientales, on trouve parfois de telles délicatesses : « Dans l’histoire de la Berbérie, la civilisation occidentale est apparue deux fois en conquérante et chaque fois, comme par le plus grand des hasards, une espèce animale a disparu. » Gautier parle de l’extermination des éléphants par les Romains, puis de l’autruche par les Français. Mais au-delà de la note écologiste, l’auteur pointe les bouleversements historiques que la faune suppose. Et Surtout ce qu’il considère comme la catastrophe maghrébine par excellence, catastrophe paradoxalement introduite par le civilisateur : « C’est Rome qui a doté le Maghreb du chameau. » En trois siècles, entre Septime Sévère et les armées de Justinien, entre le III° et le VI° siècles, le chameau fait son apparition. Les effets sont incommensurables. Le Sahara, qui était une barrière, devient accessible, et le Tell, le domaine des paysans sédentaires, se trouvera désormais à la merci des grands nomades chameliers.

Nomades et sédentaires, Botr et Beranès, Sanhadja et Zénètes, Arabes et Berbères Au cours des « siècles obscurs », entre la fin de l’empire romain et les grands empires berbères (Fatimides, Almoravides, Almohades), E.F. Gautier va donc imaginer, à partir d’une relecture géographique des données tribales d’Ibn Khaldoun, le grand bouleversement qui selon lui va expliquer l’histoire ultérieure du Maghreb. Le Maghreb central, l’ancienne Gétulie romaine, subit « sous l’influence d’une poussée venue du dehors, une refonte, un rebrassage de vieilles tribus dans une entité nouvelles. » Cette poussée serait celle des premières tribus à introduire le chameau, depuis la Libye. L’adoption de cet instrument de déplacement efficace et de long cours crée un nouveau bloc humain, celui des Zénètes, dont Gautier ne trouve nulle trace dans l’antiquité. La distinction khaldounienne (généalogique) entre Botr et Beranès, c’est-à-dire entre berbères Zénètes et berbères Sanhadja, est relue et simplifiée comme la distinction entre la nouvelle formation nomade regroupant les tribus chamelières, rétives à la civilisation agraire, et les blocs montagneux, sédentaires, regroupés en villages de cultivateurs. Pour l’auteur, cette division binaire est centrale pour lire l’histoire maghrébine. Au-delà du distinguo colonial entre Arabes et Berbères, Gautier voit un avatar de la longue lutte entre nomades et sédentaires : Botr et Beranès, Zénètes et Sanhadja, devenus ensuite Arabes (ou arabisés, plus exactement) des plaines et Berbères des montagnes. Et cette bipolarisation antagoniste ne fut réellement possible que par l’introduction du dromadaire. Le bloc berbère sédentaire se trouve coupé en deux par l’invasion d’un autre type berbère, celui des Zénètes. Et c’est dans ce Maghreb central, tôt acquis au Kharijisme, que Gautier voit l’éternel ennemi toujours combattu, toujours renaissant, des civilisations sédentaires : au X° siècle, les fatimides (Ketama, Beranès sédentaires) doivent combattre le royaume de Tiaret, ensuite la révolte de Abou-Yazid, tous Zénètes. Les Zirides et les Hammadides, Sanhadja, s’effondreront ensuite sous les coups des nomades arabes (hilaliens) et des nomades berbères Zénètes. Plus tard, au XIII° siècle, un autre empire sédentaire de Beranès, occidental celui-là, l’Almohade, tombera sous les coups coalisés des Zénètes Mérinides et Abdalwadides… Toujours le nomade chamelier contre le paysan sédentaire, toujours le clan tribal contre les Etats centralisés. Dans cette optique, l’arrivée des Arabes (d’abord la conquête omeyyade, ensuite les invasions hilaliennes) ne fera qu’accélérer cette « nomadisation » des berbères du Tell central.

Pourquoi lire Gautier aujourd’hui ? Le principal mérite de Gautier fut de substituer à la lecture raciale alors dominante (Berbère/Arabes) une lecture géographique plus subtile (Sédentaires/Nomades), en relisant des savoirs très différents (Ibn Khaldoun et les historiens gréco-romains, la géologie et la zoologie…). Cette grille de lecture es aujourd’hui plutôt dépassée : Abdallah Laroui, Yves Lacoste, Jean Poncet… ont montré l’importance d’autres facteurs (le commerce de l’or, l’économie méditerranéenne…) pour expliquer la naissance et la mort des Etats maghrébins du Moyen-Âge. Mais derrière le style enlevé et la brillance de Gautier, se révèle tout un pan du monde colonial, de sa lecture binaire aujourd’hui surréaliste entre l’esprit sémitique oriental et l’esprit aryen occidental, de sa certitude de continuer l’effort romain contre le barbare : le nomade, le chamelier, le Zénète, l’arabe, l’oriental… Des thèmes et des formules qu’on aurait tort de croire définitivement remisés au musée des clichés.

E.F. Gautier, Le Passé de l’Afrique du Nord, Les Siècles obscurs, 1952, Payot, Paris, biblio, index, 457p.

Emile-Felix Gautier, 1864-1940: Emile-Felix Gautier résume, par sa vie, son parcours et son œuvre, une époque intellectuelle française particulière, et un moment-phare de l’impérialisme républicain. Normalien, il échoue à l’agrégation d’histoire et change de discipline, une première fois. Après trois ans en Allemagne, il revient en France et obtient une agrégation d’allemand. Puis il bifurque une deuxième fois et s’engage dans une carrière d’explorateur. Il dirige, au cours des années 1892-1894, plusieurs expéditions scientifiques à l’intérieure de Madagascar. Il y reviendra en 1896 comme administrateur. Il se passionne ensuite pour un nouveau territoire encore inconnu des Européens, le Sahara, qu’il explore entre 1902 et 1905. Plusieurs ouvrages suivront ces expéditions : Madagascar, essai de géographie physique (1902), Le Sahara algérien (1908), puis La conquête du Sahara, essai de psychologie politique (1910). Ce dernier titre l’indique : E-F Gautier ne sera jamais un géographe comme les autres. La science de la terre est pour lui le substrat de l’histoire des hommes, et c’est à propos du Maghreb, qu’il donnera le meilleur de cette vision. Désormais universitaire à Alger, E-F Gautier publiera Structures de l’Algérie (1922) et Un siècle de colonisation, Etudes au microscope (1927). Mais c’est surtout avec Les Siècles obscurs du Maghreb (1927), republié trois ans avant sa mort sous le titre Le Passé de l’Afrique du Nord, qu’il déploiera ses qualités de styliste et de visionnaire, et synthétisera l’horizon intellectuel propre à toute une époque.

Omar Saghi, Paru dans Zamane

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