Où est Charlie ? est un classique de l’illustration des années 80. Dans des décors variés, mais toujours au milieu d’une vaste foule, Charlie, jeune homme banal, se cache. Au lecteur de le retrouver. Martin Handford, l’auteur de la série, a représenté Charlie perdu dans Hollywood, Charlie parmi les pirates, ou encore Charlie dans le passé. Où est Charlie aujourd’hui ? Parmi les artistes victimes de la tuerie? Dans le sourire d’Ahmed, le policier arabe ? La mini polémique autour des hashtags #JeSuisCharlie #JeSuisAhmed, dit, à elle seule, le désarroi de la France. Qui a été frappé ? La liberté d’expression, la France, la démocratie ? Cette ambiguïté renvoie à une autre, plus pressante. Qui a frappé ?

Où est l’ennemi ? Son visage se dérobe, tour à tour fragmenté en de multiples indices contradictoires, ou bien élargi jusqu’aux limites de toute une communauté ethnique, de toute une classe sociale. Cette incapacité à cerner la figure de l’ennemi est centrale dans la stupeur qui a saisi la France et qui ne la quittera pas de sitôt. Qui a frappé mercredi 7 janvier ? Le plus lointain, l’Etat islamique, désigné par l’acronyme guttural « Daech », illustré par des vidéos barbares ? Le plus proche, le « jeune » aux traits mouvants, insaisissable selon les catégories sociopolitiques de la république ?

Notre incapacité à définir l’ennemi ne réside pas, ou très peu, dans l’ambiguïté de l’adversité. Elle réside dans notre refus de l’ennemi comme concept opératoire. Homo Festivus, une des victimes du 7 janvier, ne veut plus d’ennemi. Il l’a forclos. Il connaît la pauvreté, contre laquelle lutter. Le fanatisme, à combattre. Le changement climatique, à limiter. Mais d’ennemi, il n’en a point, parce qu’il ne parle plus le langage politique classique. Paradoxalement, le carnage de la semaine dernière est encore moins lisible pour le lectorat type de Charlie Hebdo que pour les autres. Boboland n’a pas d’ennemi, il ne peut en avoir, il est gentil. De ça (l’identité, l’honneur communautaire, la virilité incarnée dans les valeurs religieuses..) il ne fait qu’en rire. Or ça a agit. Retour du réel. Dans tout son tragique.

Se réveiller avec un ennemi déclaré est traumatisant. Surtout lorsqu’on prend la mesure de la haine qui le fait mouvoir. Les premières réactions puisent déjà, c’est normal, dans le répertoire postmoderne du refus de l’ennemi. La pauvreté a frappé. Ou la pathologie. Mais ni l’exclusion ni la folie n’épongeront le sang du mercredi. Le recours à la culture et aux valeurs est nécessaire. Mais au prix d’une ascèse. Refuser la logique éradicatrice. Le refus de l’ennemi est en effet très proche, c’est à peine un paradoxe, de la violence purificatrice. De l’ennemi, on n’en veut pas. Si par hasard, on le croise, on cherchera à l’effacer. Par tous les moyens. Guerre totale, dernière guerre. Logique postpolitique. Pour qu’on revienne, le plus vite, le plus tôt possible, au monde sans ennemi.

Cette tentation de l’angélisme éradicateur, saurait-on y résister ? La France connaît une nouvelle configuration de ses guerres civiles récurrentes. Celle-ci est inédite. Elle a un pied à l’étranger, mais ce n’est pas une guerre extérieure. Elle puise en partie dans des catégories culturelles extra-européennes, mais ce n’est pas une guerre exotique. Là sans doute réside la différence entre le 7 janvier français et le 11 septembre américain. L’Amérique fut frappée depuis un dehors géographique et historique, que sa superbe insularité avait ignorée jusque là. La France est touchée par un drame intime. L’Amérique, dès le 12 septembre, se réveillait déjà plus resserrée. La France, le 8 janvier, ne fait que commencer un long chemin de paranoïa de proximité et de susceptibilités exacerbées. Ainsi, dit-on, commencent les guerres civiles. La France connaît non pas un nouvel avatar des guerres de religion, mais la première guerre civile des sociétés multiculturelles.

Les sociétés ouvertes, sorties renforcées des épreuves du siècle passé, n’ont pas encore forgées d’outils pour lutter contre ce type de conflit. La tentation de la croisade éradicatrice, trop américaine, écartée, une autre tentation, plus continentale, va émerger. Celle de puiser dans l’arsenal colonial. On défendra nos valeurs, notre légèreté toute latine contre l’Arabe. Paris va sentir bon, les prochaines semaines, son Alger 1955. Le multiculturalisme madré, qui aime les restos exotiques mais inscrit ses enfants dans des écoles privés, saura négocier ce tournant. Il faudra s’y opposer.

Selon quelles lignes, dans quelle grammaire puiser alors ? Refuser, d’abord, la montée aux extrêmes par mimétisme. « Ils » sont virils, on est des métrosexuels, « ils » ont la foi, on doute… le discours de Houellebecq ou de Zemmour, à peu de choses près, se retrouve dans beaucoup de mosquées françaises : « Ils » nous bombardent, on regarde leurs films, « ils » nous acculturent, on mange leur fastfood. Chacun voit le barbare à ses portes, et chacun, secrètement, comme dans le poème de Cavafis, espère faire de ce barbare le support de sa subjectivité défaillante. Je suis Charlie parce que je ne suis pas Ahmed, je suis Ahmed parce que je ne suis pas un lecteur de Charlie Hebdo.

La perte des repères subjectifs, la fin du patriarcat, le brouillage des identités sexuelles, sont aujourd’hui des dynamiques globales. Et elles sont belligènes. Moins on se sent « naturellement » musulman et plus on mettra une surenchère dans l’anti-occidentalisme, moins l’Occident est sûr de sa position et plus il se lancera dans des croisades de valeurs.

A quoi s’accrocher ? A une proposition modeste : la société ouverte a été frappée. Elle doit répondre en tant que société ouverte. Par le retour du politique. La farouche dépolitisation des dernières décennies: le consensus politique mou contre l’opposition idéologique et la promotion du consommateur materné par le spectacle, cette dépolitisation doit cesser. Remettre le conflit, régulé par la loi, au cœur de l’espace public est la première tâche. Une politisation inédite, selon des lignes de partage à inventer, où le référent culturel est de nouveau présent. En attendant, Charlie reste introuvable.

Omar Saghi, publié dans L’Obs

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commentaires
  1. sabrayoub dit :

    A tous ceux qui refusent de  » politiser » la présence des immigrés en France, i »je disais « pire que la haine l’indifférence ».L’angélisme éradicateur est plus appropriée. Merci pour cette expression.
    Merci pour cet article.
    A propos le refus de l’ennemi c’et par fainéantise ou par mépris?

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