Shanghai fut longtemps appelée le « Paris d’Orient » : les promenades sur le Bund, les quais du Huangpu, les fêtes dans les concessions… Un siècle plus tard, elle redevient une ville lumière d’un autre type, branchée sur la mondialisation capitaliste.

Mais ces deux villes situées aux extrémités de l’Eurasie discutent aussi politique. Dans La Commune de Shanghai et la Commune de Paris, l’historien chinois Hongsheng Jiang confronte deux tentatives révolutionnaires qui se répondent, entre influences transnationales et amnésie officielle. Comme les méridiens du corps dans la médecine chinoise reliant des membres éloignés par de secrètes affinités, l’auteur décrit une circulation mondiale des fluides révolutionnaires, où la Commune de Paris influe, un siècle plus tard, sur celle de Shanghai, laquelle, l’année suivante, rayonnera sur une partie du Mai 68 parisien.

Révolution dans la révolution, la Commune de Shanghai (hiver 1967), fut une prise de pouvoir éphémère par un front d’étudiants et d’ouvriers contre l’appareil bureaucratique du Parti, et le point culminant de la Révolution Culturelle (1966-1976), elle-même moment terminal de l’ère Mao.

Il y a au moins trois lectures possibles du travail de Jiang. D’abord une description précise, au jour le jour, foisonnante de toponymes urbains et de noms propres, de la « Tempête », comme on désigna ces quelques semaines d’intensité politique. Il s’agit d’une véritable stèle érudite dressée contre l’oubli orchestré par le régime de Deng Xiaoping, et largement repris par l’historiographie occidentale.

Ensuite La Commune de Shanghai renouvelle notre géographie politique de la Chine. Depuis l’ouverture entamée en 1978, il est entendu que deux Chines alternent leurs moments historiques : un pays intérieur, tour à tour révolutionnaire ou autoritaire, et une façade maritime ouverte sur les flux mondiaux. N’est-ce pas de Canton, de Shenzhen, de Shanghai, que le miracle économique s’infiltre lentement vers l’intérieur rétif au capitalisme ? Cette vision libérale s’accorde avec sa symétrique maoïste : le Grand Timonier n’a-t-il pas renoncé dès les années 1920 à soulever les ports pour s’enfoncer dans une longue marche vers la paysannerie continentale et son propre destin historique ? Hongsheng Jiang bouleverse cette dichotomie géographique : il rappelle les premières communes de Shanghai et Canton (1926 et 1927) avant de se pencher sur la troisième commune shanghaienne de 1967.

Enfin Jiang dévide les fils secrets qui maillent un monde unifié par la volonté révolutionnaire : Zhang Deyi, un Chinois témoin de la Commune parisienne, le jeune Deng Xiaoping devant le Mur des Fédérés en 1921, ou Mao acclamant la « Commune de Paris chinoise » en 1966… Autant de moments dans une histoire transnationale de la politique.

Tandis que la jeunesse de Hongkong proteste, confirmant le potentiel subversif de la Chine côtière, le travail de Hongsheng Jiang, brillamment préfacé par Alain Badiou,  nous introduit à une autre mondialisation, où l’histoire est aussi une géographie du désir d’émancipation.

« La Commune de Shanghai et la Commune de Paris », par Hongsheng Jiang, traduit de l’anglais par Eric Hazan, avec une préface d’Alain Badiou, La Fabrique éditions, 338 pages, 15 euros.

Omar Saghi, paru dans L’Obs.

 

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