Paru dans L’Obs

Attentat dans l’attentat, le massacre de Vincennes s’articule-t-il à l’affaire Charlie Hebdo comme continuité : une attaque généralisée contre la « civilisation » par l’islamisme djihadiste ? Ou comme croisement entre deux processus : la montée de l’antisémitisme d’une part, la menace qui pèse sur la liberté d’expression de l’autre, processus largement indifférents l’un à l’autre jusque-là et qui se découvrent un même ennemi ?

La difficulté en France à aborder la question antisémite est connue. Ses ressorts aussi. La culpabilité postcoloniale envers un antisémitisme largement musulman. L’indifférence intéressée pour une question qu’on espère périphérique. Le refus d’importer le conflit proche-oriental. La concurrence victimaire… On aura tort cependant de considérer ce phénomène comme une monstruosité résiduelle. L’antisémitisme actuel est peut-être la clef de la crise française actuelle. Mais pas selon la lecture habituelle.

En simplifiant – le prix de la compréhension est là – on peut dire qu’il existe en France aujourd’hui trois affirmations. Les juifs de France se sentent menacés par les musulmans de France. Les Français de « souche » se sentent menacés par les musulmans de France. Les musulmans de France se sentent menacés par les juifs et les Français de souche. La menace est réelle : attaques de synagogues et assassinats de juifs, mécanismes divers d’exclusion des français d’origine musulmane, séparatisme urbain accéléré ; et symbolique : racisme et racisme anti-blanc, islamophobie et parole antisémite libérées, imposition de référents islamiques dans l’espace public, « halal », « voile »… Aucune de ces menaces n’est moindre que l’autre. Aucune n’est fausse, illusoire, imaginaire.

Comment conjoindre ces trois affirmations ? Les politiques et les idéologues jouent deux contre un. Logique chiffrée, amorale mais rationnelle. Les années 1980 et 1990 furent celles de la « diversité », juive comme musulmane, contre la « souche ». Proposition ouverte, puisque la diversité est accueillante, aussi bien à l’altérité non-juive ou non-musulmane (noire par exemple), qu’à la « souche » (sous condition de repentance). Proposition appropriée, surtout, à un contexte mondialiste et post-guerre froide farouchement antisocial. Lutter contre la « souche », au lieu de lutter contre l’exploitation économique, au nom du différent, plutôt que du prolétaire. Cette alliance est morte, quelque part entre la crise politique de 2002 et la crise économique de 2008. Les années 2000 ont donc été, logiquement, celles des deux autres propositions possibles dans cette situation ternaire. La « souche » et la communauté juive (comme ultime garantie de diversité) contre les « musulmans », produisant un vaste éventail de combinaisons, depuis l’atlantisme sarkozyste jusqu’aux synthèses laïque-identitaires ; ou bien la « souche » et les « musulmans » contre les « juifs », à l’exemple de ce que proposent Soral et Dieudonné, négligeables électoralement, mais dont le « bruit » médiatique et judiciaire indique combien ils « font sens ».

Pourrissement politique, montée de l’antisémitisme, racisme banalisé, précarisation sociale, on en revient automatiquement aux années 1930. Surdétermination fatale. L’antisémitisme français contemporain n’est pas celui du passé réactionnaire; le malaise musulman ne trouve pas d’écho dans la référence aux années noires… La France n’est pas hantée par le fantôme fasciste. Mais la France est hantée. Incontestablement. Son fantôme aujourd’hui est celui de la crise coloniale qui a conduit au naufrage de la Quatrième République. Les mêmes éléments s’y retrouvent : condamnation populiste de la classe politique et négation de ses divisions internes (le symptomatique « UMPS ») et impossibilité à penser politiquement l’altérité culturelle (celle de l’immigré de seconde ou troisième génération, après celle de l’indigène).

Lu sans apriori historique, l’antisémitisme actuel est une clef de compréhension du malaise français. Le judaïsme français « visible » et agressé est massivement sépharade. L’agresseur est massivement maghrébin, ou afro-maghrébin. Il ne s’agit pas de caractéristiques neutres. La fracture judéo-islamique est d’abord une fracture franco-maghrébine, entre juifs sépharades et musulmans maghrébins. La séquence Halimi-Toulouse-Vincennes n’est pas un retour à la Nuit de Cristal. Plutôt aux massacres de Constantine de 1934. Les exclus de la citoyenneté (les « musulmans ») attaquent les citoyens « naturalisés » (les « juifs »), sous le regard incompréhensif des citoyens « naturels » (la « souche »). Lutte pour l’entrée dans l’espace politique, et dans laquelle le juif parait à l’indigène un proche envié et haï, encore plus que le « naturel » lointain.

Retour du fantôme colonial que révèle une simple description de la Cité coloniale : une ville blanche et une ville «nègre» coexistent. Selon les contextes, il arrivait qu’une ville intermédiaire s’immisça entre les deux. L’Algérie coloniale est emblématique. Entre la ville européenne et la ville indigène, une ville de l’entre-deux a existé, moyennant quelques compromis : naturalisation des Juifs d’Algérie, francisation des colons européens, élection au compte-goutte de quelques rares musulmans « évolués »… Ville intermédiaire percluse de culpabilité et de manque flagrant de sens politique. Ville massivement juive. Et malheureuse. Qui sommes-nous, que voulons-nous? Arrachés à l’indigénat par le décret Crémieux, rendus à l’indigénat par le régime vichyste, rédimés par les gaullistes, les juifs se sont finalement ralliés, dans le désastre de la guerre d’Algérie, à la ville blanche rapatriée.

Née d’une crise coloniale, la Ve République mourra peut-être d’une autre crise (post)coloniale. Il n’est pas rassurant, en effet, de voir les politiques installés se réclamer de bonne conscience, pendant que les acteurs communautaires jouent, explicitement ou à leur insu, la reproduction des mécanismes qui ont conduit à la crise algérienne.

Omar Saghi

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