Le Maroc, pour son bonheur, est toujours en retard d’une révolution. Le pays luttait encore contre l’invasion coloniale que les pays arabes découvraient les indépendances négociées (années 20) ; nos notables prenaient le pouvoir en association avec le trône que les militaires faisaient leurs révolutions de masse (années 50) ; nos officiers passaient enfin aux coups d’Etat qu’ailleurs, les militaires ringardisés en étaient à pourchasser les islamistes… Cette dysharmonie chronologique n’a pas disparue. Elle explique en grande partie les malentendus du 20 février 2011. « Eux » luttent contre des Partis-Etat militarisés, et nous ? Quelle révolution voulons-nous ? Celle de 1919, qui porta le Wafd bourgeois au pouvoir ? Celle de 1952, qui mit un officier sur le trône d’Egypte ? L’infitah de 1970 ? Tout ce retard révolutionnaire accumulé nous a évité plusieurs déboires, mais il aveugle notre sens politique.

Les frictions franco-marocaines actuelles ne sont plus seulement diplomatiques. L’affaire Charlie Hebdo a étendu leur domaine, qui brasse désormais réseaux sociaux, médias et opinions publiques. Tout y passe : la soumission au grand capital parisien, l’aliénation culturelle, la dignité nationale… Nos hommes politiques n’arrangent pas les choses, y trouvant une commode source de popularité. « Résistance », « dignité », « indépendance », « colonisation »… Mais en quelle année, en quelle décennie sommes-nous ? Alors que l’Egypte ou la Tunisie cherchent à renouer des partenariats Nord-Sud plus approfondis, engageant les sociétés civiles et plus seulement les chancelleries, le Maroc, politiques et citoyens, semblent se lancer dans une nouvelle guerre d’indépendance.

Une parodie bien sûr, comme le sont les répétitions historiques. Les politiques ont des pied-à-terre à Paris mais encouragent « l’indépendance nationale » … Les Marocains, qui ont la mémoire longue, se disent sans doute : mais, attendez, on nous l’a déjà fait, cette entourloupe ! L’Istiqlal qui arabise et les enfants des istiqlaliens qui ne parlent que le français. Les politiques qui hurlent au néo-colonialisme pendant que leurs femmes empilent les passeports étrangers. Les vacances en Espagne et les professions de foi maghrébines, le verbe haut et la main fermement serrée sur le visa Schengen…

Le populisme marocain actuel est en partie une réaction différé au populisme sarkozyste. Et, en partie, un effet de la démocratisation des mœurs politiques. Une xénophobie à la petite semaine ne coûte rien, dans l’immédiat, et peut rapporter quelques sièges. Et puis, il y a toujours moyen de s’arranger, non ? C’est là où le bât blesse. A l’époque d’Hassan II, les dérapages étaient contrôlés. Le Palais lançait la curée (contre le livre de Gilles Perrault par exemple) avant de siffler la fin de la récré. Plus maintenant. Le populisme marocain est désormais sans frein, et les politiques doivent en prendre conscience : se lancer dans une entreprise d’opposition systématiques est un choix qui engage leur responsabilité.

L’horloge politique marocaine est sur un fuseau horaire africain plus qu’arabe. Le Maroc connait aujourd’hui une fièvre populiste qui rappelle celles qui ont affectées la Côte d’Ivoire ou le Congo Brazzaville. Jusqu’à la formule « Mama França » qui fleure bon sa névrose franco-africaine. Là-bas aussi on crut remplacer Paris par Washington, là-bas aussi calculs électoraux et discours postcoloniaux produisirent une mixture nauséabonde dont on peine à se dégager, vingt ans plus tard.

Omar Saghi

 

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commentaires
  1. sabrayoub dit :

    Le « retard » du Maroc dans sa quête de changement et de réformes peut s’expliquer par son positionnement périphérique au sein des pays arabes. Cependant, sa proximité avec l’Europe aurait dû lui apporter renaissance, philosophie des lumières et droits de l’Homme …… .
    L’archaïsme du système politique au Marocain au 18ème et 19ème siècles, l’anarchie ( siba) ont plongé le pays dans un sous développement qui s’est prolongé jusqu’à aujourd’hui .Pour s’en convaincre, il faut comparer le classement du Maroc au niveau IDH aux autres pays pour remarquer qu’il n y a 3 pays sur 22 qui ont un IDH plus faible que celui du Maroc ( Mauritanie Yémen , Somalie).
    Ceci dit en 50 ans d’indépendance l’élite marocaine n’a rien fait pour réduire le gap avec les autres pays arabes. C’est que miser sur le développement du marocain n’ets pas inscrit dans l’ADN de l’élite marocaine, mais elle est restée plutôt dans une quête frénétique de protection étrangère dans la bonne tradition du 19ème et début de 20ème siecles.
    Pour la deuxième partie de votre article concernant la guerre des postures entre le Maroc et la France il manque un troisième « Larron » pour mieux comprendre cette guerre : L’Algérie.
    Mon hypothèse c’est que depuis que Chirac a quitté l’Elysée le souhait de la France est d’échanger les relations privilégiées avec le Maroc par des relations plus amicales avec l’Algérie. Il faut dire que les avoirs extérieurs de l’Algérie sont de200 Milliards de Dollars contre 20 Milliards de Dollars pour le Maroc. Cependant, l’opacité de la prise de décision et l’absence d’interlocuteur privilégié a forcé aussi bien Sarkozy que Hollande à se contenter du Maroc en attendant des jours meilleurs à Alger.
    Pour forcer la France à revenir à des meilleurs sentiments le Maroc a usé de Posture quasi-FLN : le discours de l’ONU, les demandes de réparations pour la période coloniale, la non-participation de Mezouar à la manifestation pour Charlie Hebdo…… Cette non-participation a été bien accueillie par la presse et l’opinion public algérien.
    Il y a 3 millions de francophones au Maroc, à 99% nés après l’indépendance, il faut dire que le système éducatif colonial n’a formé que quelques milliers de Marocains, ainsi en 1956, 188 marocains ont obtenus le Bac.
    On peut dire de manière caricaturale que les marocains comme à moindre mesure les algériens ont choisi de manière « indépendante » d’adhérer à la langue française et la « civilisation » française. Cependant, n’importe quel régime qui prend une posture anti-française devient fatalement populaire.
    Cette situation que les français font semblant de ne pas comprendre et pourtant compréhensible au vu de l’histoire Colonial et postcolonial. Depuis tout le temps et dans la région la France a soutenu Les « Glaouis » contre les « Benbarkas ».
    La France a toujours joué oligarchie contre le peuple, cette posture n’est pas toujours gagnante. Elle peut même s’avérer coûteuse comme en Côte d’ivoire au Sahel et demain au Maghreb.

  2. jouvenel dit :

    bonjour,

    d’abord votre gout immodere pour une langue precise au micron pres, cette langue se promenant nerveusement – mais lui non plus n’est pas dupe, lui aussi est l’artiste … – comme un guy bedos sur une scene fumante devant un lectorat qui s’embrase !
    monsieur saghi, dans mes discussions j’attendais – ou plutot j’emettais le souhait – de voir revenir quelques bons fleurons de l’intellectualite, eventuellement franco-francaise, mais a priori sans frontieres. je lis avec autant d’interet sun-tzu, que noam chomsky.

    j’ai adoré les deja deux chroniques de votre plume que je viens de decouvrir. vous longez la levre du volcan et si vous cherchez votre lectorat, je vais apporter ma petite personne mais egalement diffuser hors reseaux sociaux – car l’information analogique y manque – l’information qu’un intellectuel connaissant les deux cultures parle de ce qu’il connait ! enfin ! merci, monsieur, desormais je vous lirai chaque matin ; vous etes ce coup de gueule qui me met en jambe.

    jouvenel

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