L’éducation est le drame certainement le plus douloureux des pays sous-développés. Régulièrement, organismes internationaux et instituts de statistiques nous livrent des chiffres alarmants sur la persistance de taux élevés d’analphabétisme, particulièrement parmi les femmes ou dans les zones rurales, sur l’abandon scolaire, sur les inégalités d’accès aux études supérieures. Ces chiffres sont importants, ils ont été rigoureusement saisis et donnent d’importantes indications. Mais interrogeons-nous, néanmoins, sur cette notion d’analphabétisme, inventée il y a deux siècles, aujourd’hui complétées par celle d’illettrisme, de semi-illettrisme et autres nuances. Quand l’Unesco ou l’OCDE nous disent que dans tel pays, il y a tant d’alphabétisés, et tant d’analphabètes, cela, automatiquement, est traduit par il y a tant de personnes valables dans le processus de développement du pays, et tant de personnes qui retardent ce processus, et qu’il faudrait alphabétiser au plus vite. Quelque chose, pourtant, cloche dans cette histoire. Dans beaucoup de pays du sud, particulièrement dans le monde arabe, les analphabètes font partie, massivement, du paysage social, et on peut donc facilement comparer analphabètes et alphabétisés, et là, quelque chose, cloche, en effet. Nous avons tous, parfois parmi nos proches, des analphabètes, une grand-mère par exemple, qui jamais n’est allée à l’école, qui ne peut manier des lettres ni les rudiments d’un calcul. Cette grand-mère est comptabilisée comme analphabète, c’est ou c’était un poids pour le développement. Pourtant, à aucun moment, nous n’avons eu l’impression que cette grand-mère n’était pas éduquée. Au contraire : sa finesse, son sens de l’humour, de l’empathie, sa capacité à négocier des tournants difficiles de la vie quotidienne, à concilier les avis et les positions, sa mémoire, sa connaissance du monde social qui l’entoure, en faisaient une personne de haute culture. Inversement, nous avons connu, on connait, des ingénieurs, des docteurs, des scientifiques, des médecins et des avocats, dont la grossièreté, l’esprit borné, la violence, en font des dangers publics, des menaces pour la cohésion sociale. Pourtant, ces gens-là sont considérés par les statisticiens comme des alphabétisés, les pointes avancées de leur société. On dira qu’il s’agit là, après tout, de différences de caractère. Pourtant. La récurrence de ces types de personnages, dans le monde arabe surtout : des analphabètes subtiles et profonds d’un côté, des alphabétisés paranoïaques et mal dans leur peau, de l’autre, doit nous interpeller. Peut-être y a-t-il là quelque chose qui nous dira plus sur la crise de la culture dans les pays du sud.

En comparant un analphabète sociable à un alphabétisé violent et sociopathe, on comprend mieux, pour commencer, la distinction classique entre éducation et instruction. La plupart des ministères de l’éducation nationale précisent bien, d’ailleurs, qu’il s’agit d’éducation et d’instruction, de tarbia wa ta’lim. L’éducation et l’instruction sont donc deux choses différentes, très différentes. L’éducation s’inculque dès le plus jeune âge, et elle passe par des canaux fragiles, complexes, multiples et spécifiques à chaque civilisation : la famille, le voisinage, les amis, la mosquée ou l’église, les clubs, les jeux et les sports, les fêtes et les cérémonies religieuses, autant d’outils, parmi d’autres, de l’éducation. Dans les sociétés traditionnelles, si la majorités des gens étaient analphabètes, la plupart pourtant n’en étaient pas moins éduqués. Ils avaient en commun une langue ou plusieurs, des usages, un trésor de savoir, de contes, de souvenirs qui en faisaient des êtres sociaux. L’instruction, elle, concerne, plus spécifiquement des savoirs et des techniques. Elle passe par l’école, mais aussi par l’armée, l’administration, les stages professionnels. Elle passe par des manuels, des livres et des modes d’emploi. Elle est abstraite, généralisée, formelle. Elle forme des alphabétisés. On dira : l’instruction complète l’éducation. L’instruction nous apprend les mathématiques et la chimie, la grammaire et la technologie, et l’éducation, avant elle, nous apprenait l’humour et l’imagination, l’empathie et l’identification.

Le problème, parce que problème il y a, c’est que l’instruction ne complète pas toujours l’éducation. Particulièrement dans les pays colonisés ou anciennement colonisés. Une éducation traditionnelle d’une part, déjà détruite par les guerres, l’exode rural, l’explosion démographique, la misère, et de l’autre l’instruction, de type occidental, dans des langues occidentales, inculquée par des appareils d’Etats aux mains de pouvoir autoritaires. Le monde arabe s’est souvent retrouvé aux mains de docteurs, d’ingénieurs, de médecins, arrachés à leur milieu, et qui ont cru que l’instruction scolaire pouvait remplacer l’absence d’éducation sociale, détruite par la colonisation et les révolutions.

Les exemples sont multiples : en URSS, en Chine, en Allemagne hitlérienne, plus tard dans le monde arabe en Irak ou en Libye, tous ces pays pouvaient s’enorgueillir d’une instruction élevée. Celle-ci n’a pas empêché la violence et la sauvagerie, elle l’a même encouragé. Car sans éducation, un homme instruit est une simple machine prête à obéir à n’importe quel donneur d’ordre, n’ayant plus d’intériorité, plus de repli identitaire propre, quelque chose qui ne soit ni dans l’école ni dans le diplôme, mais dans sa mémoire, ses racines, sa personnalité. En Irak, il a suffi d’un changement de régime brutal, pour que, sous le vernis de l’instruction généralisée par Saddam Hussein, se réveille l’anarchie produite par la destruction du monde ancien. Car L’instruction atteint très vite ses limites ; les livres, les manuels, les devoirs rendus, les bonnes notes obtenues, les titres et les diplômes s’essoufflent face aux questions existentielles, aux interrogations politiques, Il faut qu’un autre type de culture prenne le relais. Et s’il n’existe pas, si les conditions de cette éducation familiale, sociale ont été détruites, par la colonisation, l’exode rurale, la misère, ou encore par l’opposition entre les valeurs enseignées à l’école occidentale et celles inculquées par la famille, alors le vernis de l’instruction craque et laisse apparaître un vide béant, celui de l’absence d’éducation, celui de la pure sauvagerie. Les équations, les formules, les règles de grammaire apprises à l’école se retirent et laissent la place aux cris, à la violence, à l’hystérie la plus folle, la plus sauvage. C’est les équations ou les aboiements. Et souvent les équations et les aboiements.

Voilà peut-être pourquoi les régimes les plus modernes ont également été les plus violents, les plus meurtriers. Ce n’est pas au Yémen, en Arabie saoudite, au Koweit, au Liban ou au Maroc, dans ces pays pro-occidentaux, traditionnels, encore attachés à leurs vieilles élites, à leurs vieilles bourgeoisies, à leurs notables et à leurs coutumes, qu’ont lieu les gazages des Kurdes, la torture systématisée, le bombardement des vielles médinas, mais en Irak, en Syrie, en Egypte et en Libye, dans des pays qui ne juraient que par l’éducation nationale, la science et l’alphabétisation. Des pays où des hommes instruits mais sans éducation, des diplômés aliénés et violents ont pris le pouvoir dans les années 60 et 70 pour ne plus le lâcher. Des petites brutes obsédées de pouvoir, armées d’un diplôme qui leur sert comme autorisation à brutaliser au nom de la pédagogie, à agresser au nom de la modernisation, à insulter et à punir au nom de l’égalité et du socialisme, ces instruits sans éducation sont la base des dictatures arabes du dernier demi-siècle, et de leur bilan paradoxal : l’alphabétisation pour tous, que beaucoup ont presqu’atteint, s’est accompagnée d’un délabrement social, d’une brutalisation des sociétés, d’une destruction de la culture et du savoir-vivre phénoménaux. En mettant à la tête des institutions universitaires et scientifiques, dans les commissions de réforme pédagogique, dans les académies et les ministères intéressés par la culture, des camarades du parti unique, diplômés et obéissants, on a obtenu ce résultat terribles : les nouvelles générations, instruites, sont allées chercher dans l’islamisme, dans l’émigration, dans l’émeute, cette éducation introuvable, et que jamais l’instruction seule ne remplacera. Seule une pensée pédagogique globale, qui associera aux plans d’instruction et d’alphabétisation une prise en compte de la culture propre à chaque pays, pourra éventuellement sortir ces pays de l’impasse.

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