Plus le Maroc se francise, et moins sa relation avec la France sera simple. Tel est le syllogisme politique des prochaines années, dramatique de cohérence.

La relation privilégiée que Rabat et Paris ont maintenue, bon an mal an, depuis plusieurs décennies, ne tient pas à je ne sais quelle « concordance de vues », « destin commun » et autres banales « valeurs communes »… Si Rabat et Paris se sont si bien entendus, c’est que Rabat est la moins française des capitales arabes.

Oui, la moins française. Parler français, lire les journaux parisiens et coopérer avec ses universités ne fait pas de vous une république jacobine. Les vrais fils de la France de l’autre côté de la Méditerranée, la vraie « concordance de vues », vous les trouvez en Egypte, en Algérie ou en Turquie. République, citoyenneté, patriotisme, monolinguisme, certitude universaliste, et assimilationnisme brutal des minorités… Les petits frères de Robespierre se nomment Atatürk et Nasser. Les petits frères de Gambetta, moins sanglants, s’appellent Bourguiba et Sadat. Cela ne fait plaisir à personne, ni aux modèles, ni aux épigones. Alors on n’en parle pas. Cette imprégnation des politiques arabes ou turcs par l’histoire révolutionnaire française est à l’origine de grandes décisions, symboliques ou concrètes. Kassem fait tomber la monarchie irakienne le 14 juillet 1958, et ce n’est pas parce qu’il avait piscine le 13… Le FLN algérien doit beaucoup moins à un hypothétique jihad islamique, et presque tout à l’exemple de la résistance française contre les Allemands.

Le Maroc n’a presque rien subi, directement, de cette histoire. Quelques références au modèle monarchique de 1791 (la double souveraineté, royale et nationale), le présidentialisme de la Ve République (revu par Duverger), de vagues idées rousseauistes mixées de consensus islamique… Pour le reste, les fondamentaux sont restés quasi-intacts : sujets et souverain, castes endogames, patriciat urbain et tribalisme rural, religiosité diffuse et code de l’honneur… Voilà pourquoi, pendant longtemps, on dit des Marocains qu’ils étaient hypocrites mais polis, fuyants mais conciliants, hospitaliers mais orgueilleux, toujours prompts à se mettre du côté du vainqueur, à éviter une unité panarabe menaçante, à jouer les uns contre les autres. Bref, qu’ils étaient une espèce de Britanniques des Arabes.

Là résidait le secret de l’amitié franco-marocaine : dans l’incommensurable différence entre la République et la Monarchie. Les choses (heureusement ? pour notre malheur ?) changent. La classe politique marocaine se républicanise, les Marocains sont en train de devenir, cinquante ans après les Arabes, des citoyens. Et plus ils penseront comme des Français, moins l’amitié franco-marocaine ira de soi. Plus ils seront libres, égaux et fraternels, moins ils seront francophiles. Cela s’appelle la rivalité mimétique. On ne déteste jamais autant que le très proche.

Il suffit de voir le couple franco-algérien. Quoi, qui de plus français que la République algérienne, que le citoyen algérien ? D’où en partie l’ambiguïté des relations entre Alger et Paris. Le Maroc s’algérianise. Une autre manière de dire qu’il se francise. Et donc que son rapport à la France devient de plus en plus problématique.

Paradoxe tragique : nos politiciens populistes, nos patriotes hurlant à la dignité nationale, à la patrie outragée par l’impérialisme français, ne font que traduire en arabe l’archaïsme national-républicain français, qui agonise depuis plusieurs décennies.

Omar Saghi, paru dans Telquel

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commentaires
  1. sabrayoub dit :

    L’analyse des relations franco-marocaines présentée dans cet article est très juste. Cependant, à sa lecture on remarque que le Maroc n’a pas connu sa « renaissance » : cette adhésion des arabes aux valeurs universelles de modernité. Certains pays arabes se sont essayés à cette « renaissance » ou cette quête de modernité dès le 19ème siècle ( Egypte, Tunisie, le Levant ……). Ces tentatives avortées par l’occupation et le colonialisme ont laissé des germes qui ont fini par fleurir. Pour le Maroc rien de tout ça c’est la spécificité culturelle marocaine.
    Cependant je ne peux pas m’empêcher de penser que si on fait abstraction de Robespierre Gambetta, Clemenceau… et on présente la France comme celle de l’action française, Lyautey et Petain : Rabat est la plus française des capitales arabes, mais une France sans liberté, sans égalité sans fraternité. Cette France qui a toujours existé et qui existera toujours certes n’est pas présentable mais bien réelle.

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