Face à une exécution barbare, une double pendaison est-elle la bonne réponse ? Le pilote jordanien Moaz Al Kasasbeh a été brûlé vif dans une cage de fer. En rétorsion, la Jordanie a pendu deux jihadistes. Réponse idoine, quasi immédiate, symétrique pourrions-nous dire. Mais il s’agit, d’un côté, d’une organisation amorphe, dont la violence n’a d’égale que l’absence de hiérarchie claire, et de l’autre, d’un Etat, l’un des derniers Etats arabes de la région à maintenir une structure, ou un semblant de structure d’Etat de droit. Les déclarations du roi Abdallah de Jordanie furent également d’un niveau égal à celui d’un populiste en campagne, ou d’une foule en colère.

Plus récemment, la réponse de l’aviation égyptienne aux tueries qui ont visé des coptes, décapités par des membres affiliés à l’Etat islamique, va dans le même sens. L’Etat – et l’Egypte n’est pas n’importe lequel, il est depuis deux siècles le parangon de l’Etat arabe – répond à des formations politiques irrégulières par des réactions de même type. En répondant selon des normes archaïques, par la loi du talion, Amman ou Le Caire parachèvent l’entreprise de Daech : un ensauvagement de l’Etat arabe par le retour d’un inconscient vengeur et sans entraves.

Car de quoi Daech est-il, substantiellement, le nom ? D’un manque d’Etat dans la région. Un Etat protecteur et abstrait, qui puisse répondre de ses citoyens et envers eux. Les sunnites syriens et irakiens, rendus orphelins d’une entité politique, les uns par la monopolisation de l’espace public par la famille Al Assad, les autres par la destruction de l’Etat irakien par les Américains, se replient ou s’alignent sur cette « chose » qui parle en leur nom. Mais que la Jordanie et l’Egypte réagissent selon la même psychologie est inquiétant : les derniers Etats de la région vont-ils être liquéfiés par la proximité de Daech en un conglomérat de réactions impulsives ?

Tel prédicateur, tel publiciste peuvent en appeler au meurtre face aux exactions de l’Etat islamique d’Al Baghdadi. Après tout, ils persévèrent dans leur vocation : les religieux médiatisés comme les leaders d’opinion flattent les bas instincts. Mais l’armée, mais les plus hautes magistratures, présidents et rois, mais les différents représentants élus et commis d’Etat ?

Les Etats arabes post-1967 sont entrés en crise suite à leur privatisation par les familles : Al Assad en Syrie, Hussein d’Irak, Saleh du Yémen, Moubarak ou Kadhafi… Il leur en coûtera jusqu’à leur légitimité d’Etat impersonnel. Assiste-t-on, en accéléré, au même processus, par des voies différentes ? Daech, qui menace à peine, finalement, les frontières physiques des Etats arabes, est en train de s’attaquer à leur essence de structure rationnelle, abstraite et psychologiquement neutre. Les barrières électrifiées qu’on dresse en ce moment ne sont rien face aux barrières intérieures qu’on érige par réaction à Daech.

Et puisque celui-ci menace l’Occident aussi, les dirigeants arabes risquent de s’engouffrer dans la brèche pour se permettre les pires bassesses, le sadisme institutionnalisé le plus facile, au nom de la lutte universelle contre la barbarie. L’Occident laissera faire, comme il laissa les régimes précédents faire la guerre à leur population au nom de la lutte contre l’islamisme, et les peuples arabes eux-mêmes, dans un premier temps, risquent d’applaudir à ces réponses « à la hauteur » de la barbarie de Daech, nourrissant en leur sein un processus de régression psychologique de l’Etat au stade de la horde.

Omar Saghi, paru dans Telquel

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