Jihad, houdoud, hisba, jamais on a autant utilisé ces termes, qu’on connaissait à peine il y a encore quelques années. Mais le vocabulaire des hommes est limité : ce qu’il gagne d’un côté, il le perd de l’autre. Il a bien fallu que d’autres mots cèdent leur place, et plutôt silencieusement, car dans l’affaire, le meurtre du concept est toujours secret. Akhlaq, soulouk, mouâmalate, voilà quelques termes, parmi d’autres encore, qui furent d’un usage courant, et dont la valeur était centrale pour maintenir la cohésion collective. Ils ont disparu.

Ces termes sont aussi islamiques que les autres. Ils sont aussi fondateurs de notre vivre-ensemble. Ils ont donné lieu à des traités, des manuels et des controverses. Ils furent sur toutes les lèvres il y a encore une ou deux générations. Que s’est-il passé pour que notre culture soit associée de plus en plus à jihad plutôt qu’à îffa ou rahma ?

Je propose une explication, parmi d’autres. Je l’emprunte à George Orwell, grand écrivain et aussi grand essayiste. Il parlait de « common decency », de ce mélange de courtoisie, de bon sens et de savoir-vivre, qui a permis pendant longtemps aux sociétés, pourtant beaucoup plus miséreuses que les nôtres, de tenir et de vivre ensemble. Orwell oppose la « common decency » aux idéologies, ou plutôt à l’idéologisme triomphant de son époque, aux lendemains de la Seconde guerre mondiale. A ceux qui devaient d’abord vérifier dans Marx ou Lénine la juste attitude à adopter, George Orwell en appelait au bon sens populaire, qui a été emporté par l’idéologie de l’ère des masses. On croit plus aux discours des hommes politiques et moins aux conseils de ses voisins, qui ont été ringardisés. On obéit plus facilement aux credo des partis politiques, mêmes les plus radicaux, surtout les plus radicaux, plutôt qu’à notre intuition quotidienne.

George Orwell n’est pas un doux rêveur. Il a été de tous les combats de son époque : la guerre d’Espagne, les colonies, la guerre mondiale. Il a vu ce que les partis totalitaires (et surtout le parti communiste) savent faire de la vérité quand elle passe entre leurs mains. Loin d’être un intellectuel de salon, George Orwell a trimé, au sens propre du mot. Il a fait tous les métiers, et il a été clochard, malade, pauvre. C’est peut-être en se frottant à cette expérience du monde qu’il en appela à la « common decency » contre les idéologies meurtrières. Le monde arabo-musulman est entré dans l’ère des idéologies il y a une ou deux générations. Il n’en est pas encore sorti.

Mais il y a une autre cause à cette sagesse orwellienne, que ceux qui le relisent, comme Jean-Claude Michéa, négligent. La Grande-Bretagne est une monarchie. Elle est restée très largement épargnée par les folies idéologiques continentales. Elle a gardé quelque chose de la sagesse d’Ancien Régime. Quelque chose que le Maroc connaît. Malgré ce que pensaient Nasser ou Kadhafi, ou aujourd’hui Qaradawi ou Al Baghdadi, la majorité des Marocains continuent de croire dans leur « common decency ». Certaines choses ne se font pas, tout simplement. On ne répond pas à l’insulte d’un caricaturiste par la violence. On ne tue pas son voisin juif parce qu’à cinq mille kilomètres de là d’autres juifs tuent d’autres Arabes. Ces vérités n’ont pas besoin de démonstration. Elles font partie de la culture commune. On l’appelle encore au Maroc « swab ». Cela ne fait pas une politique, mais cet apolitisme moral des Marocains doit être défendu, même s’il n’est plus dans l’air du temps.

Omar Saghi, paru dans Telquel

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