Makhzen et monarchie, quelle relation ? Le premier n’est pas un régime politique, il n’a pas d’existence constitutionnelle, il est insaisissable selon les concepts courants. La seconde n’est ni l’Etat ni la nation, elle n’est pas une idéologie et échappe aux critères juridiques et aux textes écrits. Les deux furent intimement associés, on put même croire qu’ils ne faisaient qu’un. Aujourd’hui que le makhzen semble, à terme, condamné, le temps est venu de dissocier ce qui jamais ne dut se mélanger.

Le makhzen est une culture politique particulière, logée à l’intersection du régime politique et de la société. Brutalité et connivence, soumission et familiarité, non-dits et exhibition des insignes du pouvoir, le makhzen est le nom marocain d’une réalité courante dans le tiers-monde : la corruption de l’espace public par des mœurs claniques, et l’envahissement de la société par une police insidieuse qui ne respecte ni l’espace privé ni l’intimité psychologique. On comprend que l’usage du makhzen fut maximum dans les années 70 et 80, lorsqu’en l’absence d’un parti unique, il fallut trouver autre chose pour quadriller une société en expansion. Au point où monarchie et régime basrien finirent (presque) par devenir synonymes.

On peut résumer la politique marocaine depuis l’alternance de 1998 comme la tentative, toujours reconduite, jamais achevée, de dé-makhzénisation de la politique. En finir avec l’obséquiosité envers le pouvoir, avec la violence envers les sans pouvoir, avec l’implicite et le secret, avec les mille fils de corruption qui lient les uns aux autres… Il y eut, dans ce processus, des moments d’accélération : l’avènement de 1999, le printemps de 2011, quelques ralentissement, en 2003 par exemple, mais globalement, le processus reste à sens unique, et les effets cliquets se multiplient, empêchant les régressions.

La difficulté logique que pose cet enchaînement, c’est la confusion qu’il introduit entre la démakhzenisation et le rapport à la monarchie. Le baisemain, est-ce une pratique makhzénienne ou un usage monarchique ? Et la bay‘a ? Et le protocole ?

Le Maroc pourrait-il extraire de cette alliance incestueuse entre le makhzen et le Trône une bonne pratique monarchique, telle qu’on peut la trouver en Grande-Bretagne par exemple, pure de tout soupçon de soumission ? Il faudrait procéder à un difficile travail historique de repérage des points de contacts entre les deux entités, et isoler les lieux et les moments étrangers à l’idée monarchique. Mais les deux entités sont fuyantes, se déplaçant sans cesse entre les niveaux historiques, sociaux, économiques ou psychologiques. On en revient fatalement à une exigence première : cerner et définir les frontières de la monarchie, avant de procéder à cette restauration.

Que restera-t-il alors de la monarchie sans le makhzen ? Son essence même, que connaissent les Marocains, qu’ils défendent et entretiennent. La difficulté d’un tel exercice tient aux conditions du moment. Lors des accélérations historiques, les peuples ne font pas dans la dentelle, et les politiques encore moins. Les uns emportés par des exigences massives, les autres tout à leur avidité politique, la tentation est, comme on dit, de jeter le bébé avec l’eau du bain. De fait, c’est déjà ce qui se passe. Se révolter contre des pratiques pluriséculaires, comme la ba‘ya, au nom de la lutte contre les pratiques du makhzen des années 60, c’est continuer cette confusion dommageable à notre histoire.

Omar Saghi, paru dans Telquel

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commentaires
  1. Salvadorali dit :

    Courageux billet et non moins acrobatique 🙂

    On a quand même du mal à adhérer à l’argumentaire développé ici lorsque l’on part de l’idée éminemment politique d’un makhzen matérialisant et instituant la fonction d’accumulation-stockage de denrées vitales, en vue de sa redistribution… ce qui conduit à l’idée d’un état-providence, dont la dimension providentielle est accentuée dans le cas spécifiquement marocain par la tradition monarchique chérifienne.

    D’autant que depuis au moins l’avènement de SM Mohammed VI, la dissidence s’est méthodiquement appliquée à dénigrer la fonction makhzénienne de l’état marocain pour mieux en saper la légitimité monarchique… Il faut reconnaitre que Khalid Jamai a fait du bon boulot 😉

    C’est pourquoi la question que tu poses aussi candidement : que resterait-il de la monarchie marocaine sans le makhzen ? est incohérente dans la mesure où makhzen et monarchie chérifienne sont consubstantiels.

    Reste la dimension féodale du Makhzen issu de l’indépendace, dont je conçois qu’elle ait pu provoquer des allergies aigues aux gauchistes de tout poil d’une part ainsi qu’aux libéraux d’autre part, en général tous ceux qui ont refusé d’admettre le bien-fondé du contrat social de type féodal au nom duquel notamment le successeur de Hassan II avait été institué « roi des pauvres » au lendemain de son intronisation.

    Bref, une monarchie marocaine sans l’esprit fonctionnel du makhzen au sens de grenier providentiel conduirait à livrer le peuple à la sollicitude des multinationales privées 😦

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