Nous parlerons tous anglais, nous serons riches, innovants, et nous irons au paradis. Telle est la nouvelle promesse pédagogique. Elle n’est pas réduite au Maroc. Elle fait fureur dans les universités et les grandes écoles européennes, qu’elle est en train de détruire au passage. En demandant à des philosophes, des sociologues ou des politistes, de parler de leur savoir, de l’affiner, de l’expliciter, dans une langue qu’ils ne maîtrisent pas, la nouvelle doxa pédagogique accomplit deux tâches stratégiques : détruire les universités et les écoles les moins dotées financièrement, et concentrer les ressources et les élites dans quelques pôles, ensuite détruire les savoirs humanistes, intransmissibles sans une maîtrise réelle de la langue. Des professeurs semi-anglophones dissertent en mauvais anglais de Platon à des étudiants baragouinant l’anglais des séries HBO. Lesquels, ensuite, rédigent des copies bourrées de fautes et de faux amis, corrigés par des professeurs qui n’en peuvent mais. Bon, c’est la France ou l’Allemagne. Voyons le Maroc. Après l’arabisation, on parle aujourd’hui de passer à l’anglais. C’est déjà le cas dans beaucoup d’écoles privées et dans quelques départements du supérieurs. Et c’est, paraît-il, mais il ne faut pas le dire trop fort, au risque d’attirer le mauvais œil, la solution à l’interminable crise éducative marocaine. L’arabisation fut envisagée comme un moyen de concilier l’offre et la demande pédagogiques. Des professeurs francophones devant s’adapter à des étudiants arabophones. Cette équivalence entre l’arabophonie du corps professoral et l’arabophonie du corps estudiantin ne semble pas concluante. Les plus méchants diront que ni les uns ni les autres ne sont arabophones. Les plus précis pointeront du doigt le lancinant problème de la langue naturelle de l’élève marocain : que parle-t-il, qu’on puisse lui offrir un enseignement dans sa langue ? la darija ? laquelle ? le berbère ? lequel ? Bref, on s’enlise, en ouvrant cette porte, dans les infinies marécages de l’introuvable Etat-nation marocain. Alors on rétrograde et on en revient à l’arabe classique, mais certains parlent de son alliance devenu connaturelle avec un Orient qui ne nous dit plus rien, ou alors au français, mais d’autres font voir la fin de ses parts de marché, et le passé colonial. Et on revient à la question de la langue à l’école. L’anglais, on le comprend, est une solution théorique toute trouvée. Remarquez, à ce jeu là, ça peut être le chinois, ou le slovaque ou le télougou. L’idée sous-jacente est de trouver une langue neutre, qui n’appartienne en propre à aucun groupe particulier (ni le berbère des berbérophones, ni l’arabe des villes, ni le français des bourgeois…) et qui égalise les chances et les moyens. Cette espérance (cet espéranto marocain) est illusoire. Parce qu’elle pêche par innocence sociale. Une fois décidé le passage à l’anglais, les élites s’y mettront, à coup de nurses importées à Casablanca et d’étudiants exportés à Oxford, et pour le reste du peuple, par démocratisme bavard, des manuels en anglais financés par Washington et le sauve-qui-peut généralisé. Encore une fois, le semblant de lutte entre l’anglais et le français, (tout aussi bien qu’entre l’espagnol et le français, ou l’arabe, ou le ruthène) est à la fois un conflit interne à la bourgeoisie marocaine (la France, still valid or not ?) et un discours externe visant à justifier l’échec actuel et le moindre coût futur. Ils n’ont pas de pain ? qu’ils mangent de la brioche.

Omar Saghi, paru dans Telquel

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