Le roi de Jordanie visite le Maroc. Le roi du Maroc visite l’Arabie saoudite. Ainsi vont diplomatie et mondanité en régime monarchique. L’observateur compare alors les uns aux autres, et en conclue à l’identité des systèmes. Erreur due à une confusion historique. Rapprocher la monarchie marocaine de la monarchie hachémite ou saoudienne ne sert ni l’une ni les autres, et encore moins la claire compréhension de ce qui est en jeu.

Le Maroc a un roi depuis 1957. Jusque là, il s’agissait d’un sultan, à la tête de l’empire chérifien. La Jordanie a un roi depuis 1946. Jusque là, il s’agissait d’un émir, à la tête d’une principauté. Ici, les mots sont importants, car ils décrivent deux processus historiques, non seulement différents, mais même opposés : le Maroc est un empire qui a muté, pour devenir un royaume. La Jordanie, comme l’Arabe saoudite, sont des émirats qui sont devenus des monarchies. Le même processus continue d’ailleurs : le Bahreïn est devenu un royaume en 2002, et rien n’empêche, demain, le Qatar ou tel ou tel émirat du Golfe de sauter le pas.

Comment expliquer ces déplacements ? Par l’effondrement du système impérial. L’empire ottoman se meurt au XIXème siècle. En 1918, c’est la curée : les provinces, ou plus exactement les petits notables de province, profitent de la défaite pour chercher à gagner leur indépendance. Le chérif Hussein de la Mecque, comme ibn Saoud, l’émir du Nadjd, n’étaient que des fonctionnaires d’Istanbul, ou des opposants périphériques. Dans les années 1920, ils se fabriquent des titres qui soient à la hauteur de leur ambition territoriale, localisée, de type état-nation : l’émir du Nadjd devient roi du Nadjd et du Hedjaz, et les fils de Hussein roi d’Irak (Fayçal) et prince de Transjordanie (Abdallah).

Au Maroc, la situation est inverse: en titre, le sultan alaouite est l’équivalent du sultan ottoman. Lorsque le protectorat s’installe, l’équivalent marocain des chérifs de la Mecque, de l’émir du Najdj ou du khédive d’Egypte, ce sont les chérifs de Ouezzan, les pachas de Marrakech ou de Taroudant. L’empire ottoman a implosé ; les notables de provinces sont devenus les émirs, rois et autres bey indépendants de l’entre-deux-guerres. L’empire chérifien n’a pas implosé. Le pacha Glaoui, le caïd Mtougui, le chérif de Ouezzan… sont restés des piliers de la domination coloniale, mais celle-ci ne leur a pas permis de devenir indépendants ; la modestie relative du territoire marocain rendait inutile sa fragmentation politique. Et quand, en 1956, le pays est devenu indépendant, la question impériale s’est reposée : où s’arrête l’empire chérifien ? sur les berges nord du fleuve Sénégal, au Mali ? Il n’existe pas (encore) de réponse territoriale claire. Par contre, une réponse institutionnelle a été proposée en 1957. L’empire est devenu royaume, le sultan roi. A la différence d’un empire, un royaume a des frontières étroites, un pouvoir centralisé, une population quadrillée. A l’ère des Etats-nations et des indépendances postcoloniales, cela parut être une solution rationnelle.

Ainsi, lorsque le roi du Maroc rencontre le roi de Jordanie ou d’Arabie saoudite, derrière l’égalité des titres, il y a ce double mouvement : l’un est un empereur qui s’est abaissé au niveau de la royauté de type stato-nationale, les autres sont des gouverneurs ottomans qui se sont haussés au niveau monarchique. Le résultat est le même ? pas vraiment, l’histoire est importante, et sous la surface royale, l’empire vit encore au Maroc.

Omar Saghi, paru dans Telquel

 

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commentaires
  1. ARRAFI Mohammed dit :

    Excellente chronique comme d’habitude 🙂 Cependant , je dirais que le passage de la monarchie marocaine du statut d’empire vers le statut de royaume, fut déjà déclenché antérieurement avec la colonisation de l’Algérie, et ensuite après avec le traité de Gibraltar, qui définissait peut être pour la première fois des frontières tangibles entre le Maroc et l’ancien empire Ottoman.

  2. Salvadorali dit :

    en 1918, ce fut plutôt la curéE 😉

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