Une relation sexuelle hors mariage est interdite. Qu’est-ce qu’une relation sexuelle ? quand commence-t-elle ? à la nudité ? au baiser ? au regard ? à l’intention ? La sexualité marocaine est ecrasée par la surlégislation, et ce qu’elle entraine : peur, agressivité, soumission et anarchie. Le principe libéral : « tout ce qui n’est pas interdit est permis », quand on en arrive à ces questions là, est retourné en son contraire autoritaire : « tout ce qui n’est pas (expressément) autorisé est interdit ». Cette intrusion de la sphère étatique (la loi alliée à la police) dans l’espace privé, on sait quels sont ses ressorts. Mais n’allons pas trop vite mobiliser la religion. Après tout, les Marocains sont plus que tolérants envers les passes droits économiques ou fiscaux, bien que la loi civile soit ici aussi associée à la loi religieuse pour blâmer le vol, la corruption et le mensonge. Si la sexualité est plus profondément normée, si la transgression de la moindre règle provoque la colère et l’horreur, c’est que le sexe est le lieu d’une triple alliance : l’Etat, la religion en sont les deux couches superficielles, plus profonde encore est la structure familiale. Endogamie, virginité, culte de la virilité, s’associent, au niveau le plus profond, puis se donnent d’abord un habillage religieux, ensuite un bras armé étatique, pour multiplier les lois et les châtiment. Cela explique pourquoi il arrive à la société d’être tolérante, voire même secrètement ravie de l’existence d’un espace marginal de sexualité libre : la prostitution sauvage n’est pas un problème, du moment qu’elle trace des frontières strictes entre la bonne société et ses soupapes de décompression. Les prostituées ne sont pas un problèmes, du moment qu’elles proviennent des basses classes, qu’elles restent à leurs place, et qu’elles permettent le fonctionnement de tout le reste. Pédophilie, transsexualisme vénal, homosexualité cachée, harcèlement, la société marocaine, comme beaucoup de sociétés traditionnelles en transition, est tolérante tant que la façade tient. Le coût économique, psychologique, social, de cet entourloupe est lourd, mais qu’importe. Plus encore que l’alcool, ou l’économie informelle, la sexualité extra maritale est un déversoir de toutes les contradictions marocaines. Interdite par l’Etat, interdite par la religion, interdite par la société, elle fleurit dans l’exacte mesure où elle respecte les trois instances : l’Etat prédateur plutôt que de droit y trouve matière à intervention arbitraire, la religion en fait un danger autour duquel rassembler la cohésion sociale, et la société elle même s’en accommode pour renforcer ses divisions internes. On peut changer les lois, mais les lois peinent à changer les mœurs. Ils faut, au minimum, une réflexion préalable. On parle de sécularisation. De quoi exactement ? de l’Etat par rapport à la religion. Mais l’Etat très souvent n’est qu’un sous-traitant. Les mœurs lui demandent de faire la police des récalcitrants. Séculariser l’Etat, c’est en réalité, dans le détail et le concret, séparer l’Etat et ses moyens de vastes domaines qu’il n’a pas à gérer : la croyance comme la jouissance sont affaires d’intimité propre. Les sociétés traditionnelles faisaient au contraire de la croyance un ciment du collectif public, et de la jouissance un ciment du collectif privé. L’explosion démographique, l’urbanisation, la modernisation sauvage sont passées par là. Ne restent plus que la croyance comme police et la jouissance comme agression.

Omar Saghi, paru dans Telquel

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