Maroc inégalitaire, donc performant?

Publié: 28 mai 2015 dans Culture et politique, Economie, Histoire moderne, Maroc, Non classé
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Modestes mais réels, les progrès économiques du Maroc se confirment. A l’échelle régionale, il marque la distance avec ses voisins immédiats, à l’échelle africaine, il joue dans la cour des trois ou quatre grandes locomotives continentales. L’inclination marocaine au capitalisme est ancienne. Elle date du XX e au moins, elle a été confirmée par le protectorat tel que Lyautey l’a imaginé, favorable au grand capital occidental, elle a été poursuivie par Hassan II, aussi bien par ses choix diplomatiques que par sa politique intérieure. Mais l’histoire n’explique pas tout. Il semblerait que quelque chose dans les structures sociales marocaines puissent, aussi, expliquer cette propension à s’insérer dans le capitalisme globalisé.

Emmanuel Todd, dont les prises de position récentes sur la scène française font tant débat, l’avait déjà pointé : les sociétés inégalitaires s’en sortent mieux dans le capitalisme contemporain. L’Allemagne plutôt que la France, et la France périphérique plutôt que le bassin parisien, la Catalogne plutôt que l’Andalousie… et bien sûr le Japon ou l’Inde plutôt que la Russie ou l’Amérique latine. Les pays qui réussissent ont des structures familiales indifférentes à l’idée d’égalité. Soit parce que l’héritage est, traditionnellement, inégalitaire (privilégiant le fils aîné par exemple), soit parce que la culture est adepte d’une vision stratifiée de l’homme (Japon et Chine confucianistes, Inde des castes..), la société accepte l’idée d’inégalité, elle l’encourage même, se sentant en sécurité dans une collectivité hiérarchisée, plutôt que dans un ensemble angoissant d’égaux.

Revenons au Maroc. Ses structures familiales sont farouchement égalitaires (égalités des frères face à l’héritage), comme les autres pays musulmans. Cependant, sa culture est restée traditionnelle, aidée en cela par un concours de circonstances : la monarchie, le protectorat réactionnaire, l’analphabétisme persistant, le rôle des élites conservatrices… On connaît les différents clichés nationaux : l’Algérien vindicatif, l’Egyptien bavard et dogmatique, il ne s’agit pas seulement de prénotions. Une vérité historique et politique se révèle à travers ces images : l’Algérie, l’Egypte, la Tunisie… ont fait leur révolution sociale dans les années 1950. Elles ont mis à bas les structures hiérarchiques. Leurs riches sont des pauvres enrichis, leurs pauvres des riches potentiels (potentialité du travail, du vol, de la prévarication, qu’importe…). Lors de l’ouverture économique des années 1970 et 1980, tous ces pays se découvrirent en manque d’une bourgeoisie nationale réelle, qui puisse fonctionner sans état d’âme dans le système ultralibéral. Une élite qui puisse faire les poches à ses compatriotes consentant puis réinvestir sans crainte d’être renversée, plutôt que d’exfiltrer ses gains vers les paradis fiscaux.

Le Marocain a le caractère humble, obséquieux, servile… dit-on. Admettons. Est-ce une chance ? Cela peut sembler surréaliste, et pourtant. La mondialisation des deux dernières décennies aime l’intériorisation des différences, la soumission aux plans sociaux et la souplesse du travail face au capital. La concurrence exacerbée au niveau mondial a éliminé les pays politisés et les prolétariats vindicatifs, mêmes quand ils sont éduqués. Le retard social marocain et le maintien d’une mentalité d’un autre âge, qui rappelle l’Angleterre victorienne, ont sans doute joué un rôle dans les succès du patronat marocain.

Omar Saghi, paru dans Telquel

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