On peut importer beaucoup de choses, on peut sous-traiter d’autres choses encore, on peut quasiment tout acheter, mais il y a une chose que nous seuls pourront faire, ou pas. La critique ne s’importe pas. Pour une raison évidente : faite sur mesure, elle ne prend en compte que la société de naissance, non la société d’adoption. Et malheur à la société sans critique interne, elle ne pourra pas en trouver de rechange.

L’artiste, l’intellectuel, le chercheur, l’enseignant, et tous les autres manipulateurs de symboles sans objectif matériel (à la différence des publicitaires, consultants, communicants…) doivent trouver dans leur société un espace de sécurité économique et mentale propre à les faire épanouir. Les sociétés postcoloniales ont souvent échoué à constituer ces espaces. Elles ont perdu leur énergie critique par fuite (exil et exil intérieur), mutisme, reconversion de ceux qui avaient vocation à déployer cette énergie. Et lorsque, par miracle, il y eut quelques périodes de libéralisme intellectuel, les oppositions fusaient à l’encontre de ce travail : « si c’est pour critiquer nos valeurs… on n’en veut pas », « si c’est pour salir notre image…, on préfère s’en passer »…

Le problème, c’est qu’une critique réelle ne peut qu’être décevante. Cela fait partie de son essence. Demander à un travail intellectuel une justification, c’est vouloir une renonciation à ce qui fait son essence. Et des renonciations, il y en a eu, et le résultat, on le voit dans l’ensemble du monde arabe aujourd’hui.

Mais alors, n’est ce pas paradoxal : qu’une société paye des intellectuels, et finance des œuvres (films, installations, livres…) qui semblent ruiner ses fondements ? Justement, les œuvres « semblent » agir, et c’est ce semblant qu’il faut accepter. La constitution d’un espace de liberté nationale passe par la création d’un dialogue interne entre la majorité sociale et ses critiques internes. Les artistes, les écrivains, les intellectuels établis ou indépendants, ont pour vocation de dire à la société ce qui ne va pas, non de la conforter dans son narcissisme.

Il fut un temps où cette vocation critique n’existait pas. Mais le rôle était rempli par d’autres : une tradition comme sultan e-tolba, son côté carnavalesque, sa subversion discrète, jouait un renversement limité dans le temps des institution sociales. Cette tradition a disparu. Des personnages minoritaires et baroques, soufis, mystiques, idiots du quartier, avaient un rôle de protestation insistant et discret à la fois contre la domination des puissants et la tranquillités des bonnes âmes. De tels personnages ont été « soignés » ou enfermés par a modernisation. C’est suite à ce retrait des anciens mécanismes de contre-pouvoirs que l’intellectuel moderne émerge. Vouloir qu’il se fasse l’avocat de sa société, à tout prix, à tout propos, lui demander une défense et illustration permanente de l’excellence de son pays, c’est trahir et l’ancienne tradition des opposants originaux et la nouvelle vocation critique.

Les sociétés traditionnelles avaient un espace de dialogue interne. Les sociétés modernes l’ont. Ce sont les sociétés en transition qui peinent à accepter la parole dissonante en leur sein.

L’autosuffisance alimentaire, la balance commerciale en équilibre, l’exportation de biens à haute-valeur ajoutée, ces objectifs macro-économiques doivent être couplés à des impératifs intellectuels, surtout celui-ci: pour diminuer l’importation de la critique étrangère, il faut se critiquer soi-même.

Omar Saghi, paru dans Telquel

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