La plus grande ville du Maroc n’est pas sa capitale politique. Détail ? Pas vraiment. La carte urbaine d’un pays dit l’essentiel de son système politique. Les Etats-nations centralisés se sont construits autour d’une ville politique, qui a fini par absorber d’autres fonctions (culturelles, économiques, religieuses) et écraser les autres villes, destinées à se provincialiser. Paris en France, Londres en Angleterre, les différentes capitales de l’Amérique latine, de l’Afrique indépendante, des pays arabes du Moyen-Orient, sont toutes le fruit de cette unification urbaine et politique. En Europe, un regard, même distrait, sur une photo satellite, montre une coulée de lumière qui va de la mer du Nord à l’Italie. Cette « banane bleue », cette « Europe lotharingienne »… constituée d’une succession ininterrompue de villes, de tailles similaires, se superpose à l’Europe restée sans Etat-nation jusqu’à très tard : Pays-Bas, Allemagne, Italie, nous sommes dans les territoires de l’empire, qui sont aussi les territoires du polycentrisme urbain et de l’absence de mégalopole écrasant l’ensemble du tissu urbain.

Dans le monde arabe, l’équivalent de cette Mittel Europa sans centralisation est le Proche-Orient : entre Hama et Homs, Damas et Alep, Beyrouth, Haïfa et Jérusalem, pas une ville qui soit « naturellement » appelée à unifier la région. Lorsque les Etats post-coloniaux charcutèrent cette grande Syrie, ils superposèrent à cette carte polycentrique des pays aux frontières artificielles. Damas, Amman ou Beyrouth devinrent des capitales, mais ces cités ne s’imposèrent qu’en étouffant les autres.

Au Maroc, le polycentrisme est ancien. Il était lié au nomadisme de la cour royale. Le Protectorat ne le supprima pas. Et le trône indépendant le maintint. Casablanca concentre la majorité des activités économiques, mais Rabat, Marrakech, Fès, aujourd’hui Tanger ou Agadir, survivent comme capitales régionales ou capitales spécifiques. Cette carte urbaine est l’empreinte secrète du système marocain et de sa résilience. Le polycentrisme, ce n’est pas seulement des villes qui maintiennent leur stock démographique, c’est aussi des élites locales et des sous-systèmes économiques régionaux.

Des élites locales : le maintien des classes riches et cultivés dans leurs villes d’origine, par réinvestissement du capital, par création ou consolidation des réseaux, signifie que l’attrait des capitales politique et économique n’est pas assez fort, ni contraignant, pour vampiriser les forces vives du pays. Des sous-systèmes économiques régionaux : une ville millionnaire (ou deux villes, comme les doublons Fès-Meknès ou Tanger-Tétouan) et son arrière-pays constituent un acteur économique apte à se spécialiser sans préjuger de l’ensemble de l’économie nationale.

Le polycentrisme urbain marocain exprime une réalité politique. L’absence de révolution sociale et nationale, dans les années 1950, le maintien des élites locales, le jeu du palais, qui les a utilisés contre les partis idéologiques… ces différents processus convergent spatialement pour maintenir cette originalité marocaine. Plusieurs villes moyennes plutôt qu’une énorme mégalopole et des bourgades, des élites régionales plutôt qu’une bureaucratie nationale toute-puissante, dans les glorieuses années révolutionnaires qui suivirent les indépendances, cette singularité marocaine pouvait être perçue comme un handicap. Il devient évident aujourd’hui qu’il s’agit d’une chance. En comprendre les ressorts historiques et politiques est un plus.

Omar Saghi, paru dans Telquel

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