« Il avait causé un certain scandale en faisant aménager en 1924 un terrain de golf privé à neuf trous qui devait plus tard être agrandi et comprendre dix-huit trous. Sans doute, ses ennemis exagérèrent le mal qu’il avait pu causer en détournant une bonne partie de l’eau destinée à irriguer leurs terres cultivées, mais il est évident que, dans un pays qui souffrait de la sécheresse tous les étés, et que la famine ravageait périodiquement, c’était une mesure fort peu démocratique. »

Le lecteur a bien lu : 1924. Ce n’est pas une coquille concernant la relation d’un scandale des années 1990. Il ne s’agit pas de Driss el Basri ou du souverain défunt, mais du Pacha de Marrakech T’hami el Glaoui. Dans la biographie que lui a consacrée le Britannique Gavin Maxwell, on apprend que le seigneur des Glaoua, « excellent joueur de golf (…) pouvait s’enorgueillir d’un handicap de 4+4. » (Il s’agit d’une manière de mesurer les performances, ne m’en demandez pas plus, je n’ai, de ce sport, que les connaissances qu’une pratique quotidienne du journal télévisée dans une enfance marocaine des années 1980 peut en donner). Et « aux Européens qui manifestaient leur surprise devant ses prouesses, il répondait simplement : « Le golf n’est pas un jeu nouveau pour moi. Quand j’étais un gamin des montagnes, je jouais avec mes camarades à un jeu appelé ‘’takoura’’ qui y ressemble beaucoup. Nous le pratiquions sur le jol (désert de galets), avec un bâton taillé dans une branche de chêne et une balle en bois. »

Le Glaoui, un maître oublié

Le rôle que ce sport joua dans la politique d’Hassan II fut souligné par plusieurs observateurs, marocains comme étrangers. Les greens firent beaucoup pour l’exception marocaine, pour la diplomatie d’Hassan II et pour les difficiles et subtils équilibrages qu’il devait en permanence accomplir entre les pentes contraires des forces de la Guerre froide.

Or Gavin Maxwell précise que « le golf n’était pas pour T’hami un simple passe-temps. A mesure que les années s’écoulaient, ce sport devint une passion et un sujet de conversation, ainsi que l’équitation et le bâtiment, car le Glaoui était un grand bâtisseur, comme l’avait été Moulay Ismaël.

Sur son terrain, il organisait chaque année des championnats où il invitait les joueurs du monde entier, et pendant tout le temps que duraient les épreuves, il commandait à ses califes, à ses fils et aux membres de son entourage, de donner de grands banquets en plein air. Plusieurs personnages bien connus, entre autres Winston Churchill, prirent part à des matches amicaux avec le Glaoui, et ce fut également à l’occasion de parties de golf qu’il noua des liaisons avec les femmes de divers diplomates étrangers invités par lui. »

Les paysages politiques du Maroc

Les historiens de la nouvelles école, comme l’Italien Carlo Ginzburg ou l’Américain Robert Darnton, nous on apprit combien une « microhistoire » des menus détails : le fromage d’un meunier, les chats d’un imprimeur, fut l’occasion de décrire les dessous des sociétés européennes à la vielle des grands bouleversements de la modernité. Le Galoui n’était pas un anonyme, et la scène finale qui clôt la vie agitée du pacha frondeur – agenouillé devant Mohammed V, demandant l’aman –fait croire que son héritage politique s’arrêta là, tout net, au retour d’exil du sultan… Mais dans de menus détails – comme les greens – un héritage s’est conservé, dont la microhistoire reste à faire…

Peut-être saurait-on plus, un jour, sur la « takoura » de Driss el Basri, et sur les décisions prisent à l’ombre des tees, comme d’autres, bien avant, furent prises à l’ombre des épées. Il reste évident que pour le Maroc, les terrains de golf constituèrent un de ces « landscapes » dont parle Arjun Appadurai, un de ces paysages de la postmodernité hybride et baroque du Tiers-monde : élitisme et misère, snobisme et clientélisation féodale… Ces liaisons dangereuses, qui se nouaient au grès des parcours, remonteraient donc à l’entre-deux-guerres et à la politique complaisante des Grands Caïds : créer, à côté de l’espace public dévitalisé, des coulisses politiques. Nous n’avons plus de politique du golf, à proprement parler, mais les festivals culturels et le déploiement fastueux du subtil mélange d’occidentalisme mal digéré et d’authenticité réinventée prolonge toujours, un siècle après, la « takoura » de Haj T’hami el Glaoui.

Omar Saghi

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