En 1899, le poète anglo-saxon Rudyard Kipling (l’homme du Livre de la jungle) écrivit un poème au titre appelé à toute une postérité : « Le fardeau de l’homme blanc ». Dans ce missel du colonialisme, tout y est : l’abnégation et l’humanisme du Blanc, son activité inlassable et désintéressée, l’ingratitude de l’indigène, sa paresse et sa fourberie, mais toujours rachetée par la grandeur blanche. Poème christique, qui fait du colon casqué le nouveau messie venue illuminer une humanité brune et enténébrée. Vingt ans plus tard, un Britannique écrivit un livre peu connu, intitulé The Black Man’s Burden. Le fardeau de l’homme noir dont l’auteur, un certain Morel, parle, est contextualisé : pendant la première Guerre Mondiale, puis lors de l’occupation d’une partie de l’Allemagne par les troupes françaises, on reprocha à Paris d’utiliser des troupes coloniales (la Force noire, constituée par le général Mangin – les fameux tirailleurs sénégalais – et les spahis et goumiers maghrébins). Morel, authentique raciste tranquille, au lieu d’élucubrer comme les Allemands contre la négrification de l’Europe programmée par la France, se borne à demander, par charité, à garder les noirs (et les arabes, il s’agit d’une même catégorie et d’un même fardeau) dans leurs cases, heureux et innocents, préservés des affres du progrès meurtrier.

Cette polémique fleurit en Occident à un moment délicat : au lendemain de la première Guerre Mondiale, on se rend compte que l’apport démographique des colonies est désormais vital pour alimenter l’économie de guerre puis de reconstruction. Cette forme de migration n’était pas prévue, même en France (à la différence des mouvements intereuropéens, problématiques mais prolongeant les flux de populations prémodernes). La plupart des voix qui s’y opposèrent le firent sur le mode de la défense de la civilisation occidentale. Mais dès l’époque, quelques plumes dissonantes élaborèrent un autre langage, qu’on retrouve aujourd’hui, sous des formes grimées, dans les discours de défense de l’autochtonie, de l’authenticité, de la préservation et de la patrimonialisation du folklore extra-occidental.

Ariel et Caliban

Les mécanismes de projection sont aux fondements de nos rapports aux autres. Dans La Tempête, drame « exotique » de Shakespeare, ce dernier note subtilement la manière dont Prospero le civilisé voit l’autre ultramarin : sauvage dangereux (Caliban le cannibale) ou bienheureux innocent (Ariel l’aérien, l’angélique)…

C’est le drame de Robinson Crusoé, solitaire et esseulé sur son île. L’arrivée de Vendredi, le petit sauvage, n’y change pas grand-chose. Muet, primitif, inculte, à demi-bestial… Robinson, ne voyant dans l’indigène qu’un animal à apprivoiser ou à éradiquer, ne le constitue pas en interlocuteur, à peine en miroir de ses propres qualités (c’est l’assimilation à la française : tu seras comme moi, humain, un jour prochain), ou en projection de ses cauchemars (c’est le communautarisme à la britannique : reste là où tu es, parmi les tiens, sauvage mais authentique).

« A vivre au milieu de ses propres projections, sans rencontrer vraiment l’existence libre et la volonté d’autrui, on perd sa propre volonté et sa propre liberté au profit de l’hypertrophie du moi qui se dégonfle en se vidant. » Dans Le Racisme revisité le psychanalyste Octave Mannoni faisait cette remarque dès 1947. Ce fut le drame de la colonisation, le principal en réalité : refuser une intersubjectivité politique (hormis la politique des notables, qui ressortit de l’administration des choses plus que de la constitution d’un espace politique de reconnaissance mutuelle). Et le « fardeau de l’homme blanc », aujourd’hui décrié à juste titre, n’était que l’une des incarnations de ce solipsisme occidental.

Le « fardeau de l’homme noir », devenu l’un des piliers de l’activité économique la plus prospère aujourd’hui, le tourisme, est une autre incarnation de ce solipsisme : ne pas toucher, ne pas déstabiliser, ne pas confronter d’égal à égal des cultures à préserver, des sociétés à muséifier dans une imaginaire permanence.

Omar Saghi

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s