« Nos chères têtes blondes ». Cette expression figée, comme on dit d’un paysage photographié qu’il est figé dans le temps, désigne les enfants et la nostalgie de l’enfance. Elle évoque un je-ne-sais-quoi d’angélique, d’innocent, de cotonneux, noyé dans la blondeur de la première chevelure, comme il y a une blondeur des premiers blés.

Il existe en arabe maghrébin une expression, non pas similaire, mais opposée, précisément opposée. « K’hal erras », « tête noire », ou plus exactement, « noir de tête ». Elle évoque la cohue, les maux de têtes et les bourdonnements d’essaims de mouches. Elle désigne non pas l’enfance heureuse mais la foule dangereuse et infantile. Là l’innocence angélique des enfants, ici la perversité démoniaque des infantiles, des éternels mineurs.

Cette expression se fait rare par les temps qui courent. Après tout, ce sont bien des multitudes, des masses, des « K’hal erras », qui font chuter, depuis quatre ans, les despotes éclairés. La formule qui évoque une atmosphère de décapitation et d’éradication de masse, a été renversée par les soulèvements arabes. Reste cette interrogation : pourquoi, tapis au plus profond, cette haine de soi, ce mépris du même, que la rive sud de la Méditerranée promène, d’un regard hautain et secrètement haineux, sur elle-même ?

Haine de soi et politique pastorale

Il y a d’abord un héritage culturel local, incontestable. Dans tout le bassin méditerranéen, et ce depuis les grandes invasions barbares, le blond a représenté la force, puis l’aristocratie souveraine. En Italie, au XIII° siècle, le blond empereur Frédéric II soulève les enthousiasmes messianiques du petit peuple. A la même époque commence au Moyen-Orient l’importation des mamelouks caucasiens. L’œil bleu et le poil blond seront gages de force et de maîtrise. Les Arabes qui, au début de leur empire, traitaient, méprisant, les nordiques de «rougeauds» (« ahâmira »), changent de regard. Peau blanche et domination s’associent, lentement, aux yeux, daltoniens, des Méditerranéens.

Mais ce trait culturel aurait été peu de choses – après tout, il y avait aussi des gardes militaires noires, et des mercenaires d’Asie centrale, aux yeux bridés – s’il n’y avait le droit public sunnite, sa philosophie pessimiste, son regard zoologique sur la collectivité humaine. La politique, qui en arabe se dit « siyassa » – d’un verbe désignant le dressage des chevaux sauvages – était vue comme une gestion pastorale d’un bétail rétif, à dompter. Cette expression, « tête noire », prend une autre tournure : elle renvoie au travail du berger, qui compte ses bêtes, les soigne et les nourrit, mais les châtie aussi. « K’hal erras », c’est donc le bétail, qui parfois s’égare – c’est alors la « siba », de « sâba », désignant la bête qui sort du troupeau.

Un reste colonial oublié

A ce double legs – le maître blond, et le troupeau anarchique – la colonisation ajouta sa science ethnoculturelle. L’animalisation des sujets coloniaux est un héritage lourd, aussi lourd que les ponts et les écoles laissés par les métropoles impériales. Cette animalisation filtre en permanence le regard arabe des élites sur le peuple, des technocrates sur les populations qu’ils doivent gérer, des directeurs, des responsables, des chefs et des intellectuels, sur le reste majoritaire et minorisé.

Laissez-vous allez à une écoute flottante, comme disent les psychanalystes : du chef de cabinet ministériel au chauffeur de taxi, du PDG d’entreprise à l’instituteur, à la moindre altercation, au moindre désagrément, c’est la même litanie qui remonte aux lèvres, comme un relent de nourriture indigeste. Tous des animaux, des bêtes, des sauvages. Pour un peu, ils ajouteraient, comme ce personnage d’un récit de Conrad : « Tuez-les tous », ces k’hal erras, ces têtes d’abattoirs.

Paradoxalement, la sécularisation des sociétés n’aide pas à dépasser ce schéma. Les sociétés islamiques traditionnelles accordaient à chaque croyant une dignité minimale, et les sociétés démocratiques l’ont remplacé par un droit naturel irrévocable. Nous restons dans l’entre-deux, exilé de la cité théologique classique, hors de la cité de droit moderne, s’invectivant de noms de bêtes, jouant aux maîtres et tous esclaves d’un même legs mental.

Omar Saghi

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