Les frontières se meurent. Mais pas comme prévu. Après la chute du mur de Berlin, les utopistes rêvèrent d’un monde débarrassé de ses lignes de démarcation. L’ouverture était à prendre au sens propre du mot : effacer les murs et les portes entre les Etats-nations historiques. Ce que les années 1990 et surtout 2000 montrèrent, c’est qu’effectivement les frontières avaient tendance à se dissiper. Mais pour laisser place à de nouvelles formes de séparation territoriale.

L’unité européenne, et les tentatives similaires (Mercosur d’Amérique latine, CCG des pays du Golfe arabe…) procédèrent à la même opération : les frontières internes disparaissent au profit d’un durcissement des frontières extérieures à l’union. Selon le modèle suivant : moins les Pyrénées séparaient la France de l’Espagne, et plus le détroit de Gibraltar séparait l’Europe de l’Afrique. C’est le premier mode de disparition des frontières nationales : elles sont éloignées aux limites des unités continentales. Et les douanes débonnaires d’hier cèdent la place aux grillages électrifiés d’aujourd’hui.

Une autre dynamique, plus sociale que géopolitique, était également enclenchée. Les frontières diplomatiques disparaissaient pendant que des frontières socioéconomiques, à l’intérieur des pays, se matérialisaient physiquement. Les riches se barricadaient dans des gated communities. Il y avait moins de douaniers aux frontières, et plus de gardes armées aux portes des résidences privées. Ce processus continue et prend des formes variées : privatisation des espaces, quartiers séparés, plages d’hôtel, etc. C’est le deuxième mode de disparition des frontières nationales : elles sont converties en micro-frontières urbaines et sociales.

Il existe une troisième modalité : la frontière nationale se dilue en quelque chose de pré-national, la marche ou les confins. Alors que la frontière nationale classique est une ligne à une dimension, les confins impériaux sont une bande, parfois large de plusieurs centaines de kilomètres. Comme une marée, cette bande respire, s’élargit ou se réduit selon la politique du centre impérial. Dans ce vaste espace, des populations frontalières vivent en jouant des allégeances concurrentes, ou bien en imposant au centre impérial une large autonomie interne. L’empire chérifien, à la différence du royaume du Maroc, avait des marches impériales. Où commençait, et où finissait le sultanat alaouite ? Aux oasis du Touat, à Tombouctou, à l’émirat mauritanien du Trarza ? Plus loin encore ? Les nationalistes, les libéraux, chacun à sa manière, redessinent les frontières historiques d’avant 1912. Toutes les cartes sont possibles, et la plupart sont correctes : car un empire n’a pas une frontière, mais des cercles concentriques de contrôle.

La situation géopolitique dans le Sahel est marquée, depuis plusieurs années, par un retour à des problématiques qui nient les frontières nationales. La question touarègue, la question islamiste, les deux étant aujourd’hui de plus en plus couplées, sont typiques du retour à une lecture en termes de confins plutôt que de frontières.

Pour le Maroc, qui souffre depuis l’indépendance de l’aveuglement de la communauté internationale face aux réalités historiques précoloniales, la fin des frontières et le retour des confins sont une chance qu’il faut saisir. Repenser le territoire national dans le cadre plus large de l’histoire de l’Afrique charcutée par la colonisation franco-espagnole, et prise aujourd’hui par des mouvements de convergence des identités séparées.

Omar Saghi, paru dans Telquel

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