Enseigner à Sciences-Po Menton en temps de guerre

Publié: 3 septembre 2015 dans Non classé
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Ami(e)s et ancien(ne)s étudiant(e)s de Sciences Po Menton, beaucoup d’entre vous m’ont demandé à plusieurs reprises pourquoi j’y ai arrêté d’enseigner. J’ai répondu qu’après 4 ans (du printemps 2006 au printemps 2010), des centaines d’heures de cours, une ou deux centaines d’étudiants, des dizaines de thèmes, deux langues, plus une centaine de navettes en avion entre Paris et Nice avec lever à quatre heures du matin, il fallait passer à autre chose. Cela est vrai. J’ai d’ailleurs tourné la page pour vraiment autre chose : cinéma, presse, consulting, commissariat d’exposition…

Il y a une autre part dans cette vérité, que j’ai mise de côté, mais je pense que pour mon bien et pour le vôtre, il serait bien de la connaître, à l’occasion de ces dix ans.

Dès 2008, (après une grave maladie où je n’ai pu être présent au campus), le comportement de la directrice administrative est devenu ignoble. Enquiquinement à propos du moindre papier d’abord, ensuite véritable harcèlement administratif. L’affaire culmina avec l’entrée 2009 où j’ai du, deux jours avant la rentrée du lundi 21 septembre, acheter moi-même mon billet Paris-Nice, qu’elle avait oublié de prendre, chose qu’elle m’annonça au téléphone avec force cris et insultes à propos de ma personne. Le jour de la soutenance de ma thèse, à Paris, en décembre 2009, je reçu un message m’expliquant que si je continue de changer les dates, je devrai rembourser le prix des billets… Enfin, de tels petits incidents existent ailleurs, sans être courants. J’ai à plusieurs reprises vu cette dame engueuler ses subordonnées jusqu’aux larmes. Quand on est un enseignant jeune et étranger (étranger maghrébin, s’entend, ou jeune et femme, … d’autres connurent la même expérience) cela doit arriver aussi.

Je n’ai jamais dérogé au sourire avec mes étudiants, et je prenais ces choses avec l’indifférence qu’ils réclament.

L’automne 2009, parallèlement, j’ai demandé un changement de statut, d’étudiant à écrivain : ma thèse allait sortir aux PUF, une traduction d’une pièce de théâtre de Koltès en arabe jouée, et mon scénario d’Andalousie, mon amour, tourné l’été. En février 2010, je reçu, après les récépissés infinis de rigueur, une OQTF (Obligation de quitter le territoire français) : au bout d’un mois, je pouvais me retrouver en placement de rétention administrative.

Face à cette situation, je pouvais : 1. Faire un scandale, 2. Régler le problème comme pure affaire administrative. Pour des raisons personnelles (de santé entre autres), j’ai opté pour la seconde voie. Mr. Descoings, directeur de l’IEP, Mr. Bloch, député-maire du XI arrondissement, soutinrent mon dossier. Deux mois plus tard, j’avais un autre document administratif et la vie continuait.

Entre-temps, je parlais d’Etat arabe, d’Etat moderne et d’état d’exception à mes étudiants en vivant cette horreur. Quelques jours après avoir reçu l’Oqtf, j’eu un échange téléphonique avec le directeur pédagogique de Menton. En deux mots, je l’informais de mon souci administratif et lui demandai de ne pas en parler (à mes étudiants, et aux responsables de Menton.) Ce fut la dernière fois où je lui ai parlé.

Je terminai mes cours cette année en avril, je participai au tournage du film, je revins à Paris etc. Plus jamais je n’ai été recontacté par un quelconque responsable de Menton. Je reçus bien un appel, l’été, d’une chargée d’enseignement d’arabe (des dizaines d’heures par semaine) me demandant de lui envoyer mes plans de cours ! Je me doutais alors que ce que ni Eric Besson et son ministère, ni les tuyauteries interminables de la bureaucratie préfectorale parisienne ne firent, m’effacer, Sciences-Po Menton le souhaitait et le fit. J’ai laissé des dizaines de livres personnelles à moi dans des cartons, des cours, des enseignements… Rien. Pas un mot, pas une explication. Rien, rien, rien.

Ayant de toute manière décidé de tourner la page, je n’appelai pas pour en savoir plus à l’entrée de septembre 2010.

Mes collègues enseignants qui avaient eu vent de mes problèmes ne se posèrent pas de questions sur mon absence au campus.

Pour comble d’ignominie, je reçu en mai 2012, plus de 2 ans après, un message email du directeur de Menton me demandant si je souhaitais participer à des entretiens de recrutement à Rabat. Il avait sans doute, de passage au Maroc, remarqué que j’écrivais, que j’existais, et que l’effacement n’avait pas eu lieu.

A ceux qui me reprochent, parfois à juste titre, mes positions publiques supposées atlantistes, libérales, et mêmes parfois franchement droitières sur les questions proche-orientales ou migratoires, qu’ils sachent que rien de ce que j’écris, rien de ce que je dis, rien ne ce qui engage ma parole ne se fait sans que je pense à cet ignoble comportement de Menton, qui a utilement secondé ce que l’aveugle force étatique de ces années là ne put faire. J’ai choisi de considérer cette épreuve : la combinaison d’une politique d’Etat et des petites haines et envies (qui portent des noms passibles de justice, mais enfin..), comme quelque chose qui m’oblige, à toujours plus de distance, et de hauteur d’âme.

Pour ceux qui remettraient en cause ces informations, un passage devant la justice, avec tous les éléments justificatifs disponibles, et la vaste question, qui ne concerne pas que moi, du volume horaire excessif payé à l’heure, année après année, pourrait être utilement soulevé d’ailleurs.

Et je tiens à saluer mes étudiants de ces années : c’est dans ces classes, que beaucoup de mes idées ont été forgées, affinées, dans une expérience inoubliable, et que je n’ai retrouvé nul part ailleurs. Je tiens à saluer aussi messieurs « Momo » et Désert, pour leur gentillesse et leur agréable compagnie, ainsi que José Alonso bien sûr, et nos dizaines et dizaines de trajets Menton Nice, pour sa grandeur d’âme, pour son savoir sur l’Espagne, la France et la vie en général, qu’il m’a généreusement transmis entre virages, tunnels et stations de péage autoroutier.…

J’ai continué depuis, à écrire des recommandations, à proposer conseils et avis sur les sujets les plus divers à mes étudiants, et j’en suis heureux, mais je n’oublie pas ce que furent aussi, ces années : les étudiants des pays du Golfe considérés comme des vaches à lait, le mépris de toute personne, étudiants, enseignants et chercheurs, voués à l’étude, le tout saupoudré d’un discours fade qui ne trompe que ceux qui le veulent bien…

Beaucoup d’entre vous sont aujourd’hui diplomates, commis d’Etat, chercheurs, entrepreneurs, en France, dans le monde arabe et ailleurs. Beaucoup d’entre vous, j’en suis convaincu, seront aux postes de gouvernement de leurs pays respectifs, peut-être même à la magistrature suprême.

J’espère avoir contribué à vous ouvrir quelques horizons, comme vous m’avez enrichi de vos travaux, de vos questions, de votre volonté de savoir, pour tout dire.

Omar Saghi, enseignant à Sciences-Po Menton de 2006 à 2010,

et à Sciences-Po Paris de 2004 à 2011

jeudi 3 septembre 2015

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