L’autoritarisme de l’abondance

Publié: 9 octobre 2015 dans Non classé

Le sociologue yougoslave Milovan Djilas avait noté l’existence d’une pénurie organisée. Le manque de logement, de carburant ou de nourriture, loin de créer des problèmes politiques, permettait au contraire de mieux contrôler la population. Il fallait sans cesse montrer patte blanche pour une autorisation, un droit, une permission. Être membre du parti était l’idéal, mais à défaut, rester en bon terme avec la section locale, avec ses supérieurs, avec les bureaucrates de la circonscription, était nécessaire pour le moindre geste, le moindre mouvement de la vie quotidienne. Voilà qui vous rend la domination facile, plus facile que sur une société riche et multiforme, où les centres de décision sont éparpillés et concurrents.
Une bureaucratie surnuméraire et méticuleuse, d’autant plus tatillonne qu’elle est consciente de son inutilité, une société civile dévitalisée par la paperasse, une surveillance policière omniprésente, cela suffit pour organiser un pays. Une journée réussie est celle où l’on a obtenu, enfin, le formulaire n° x, et se procurer une ou deux boîtes de conserve comble de joie hebdomadaire une mère de famille. Cette simplicité de la dictature, les écrivains post-soviétiques la connaissent et la décrivent avec une nostalgie ironique. La pénurie, comme le montrait Milovan Djilas, loin de perturber un système, peut au contraire le renforcer, et c’est l’intrusion de la productivité, de la créativité, de la richesse enfin qui ébranle les habitudes et menace les positions acquises.
Nous ne sommes plus dans une époque favorable à la pénurie organisée. Même à Cuba ou en Corée du Nord, la croissance est devenue un credo religieusement craint et admiré. Mais on peut se demander si une nouvelle forme d’autoritarisme bureaucratique ne s’est pas développée depuis quelques années, selon les mêmes principes, mais avec un nouveau carburant. Ce n’est plus la pénurie qui le fait tourner, mais la prospérité. En Russie, au Venezuela, en Algérie, et différemment, dans les pays du Golfe, les rentrées de devises pétrolières se sont accompagnées d’un durcissement politique et d’un appauvrissement de la société civile, menacée, et d’un repli du secteur économique privé, découragé.
Pourquoi investir et créer une entreprise, quand on peut bénéficier d’un salaire ou d’une allocation, aussi modestes soient-ils ? Pourquoi braver les mesures administratives, les menaces policières, l’arbitraire fiscale ou juridique, quand il suffit d’accepter le trou bureaucratique offert par l’État ?
On s’interroge sur l’absence d’un secteur privé fort dans les pays du Sud. Mais c’est parce qu’il est sciemment entraver. Multiplier les sources de richesses modestes, c’est concurrencer à terme l’unique source de richesse permise, celle que contrôle l’État. Et de même que la pénurie soviétique permettait de mieux contrôler une population affamée, la prospérité rentière d’aujourd’hui permet d’assécher à la source des velléités d’investissement ou de création autonome de plus-value. Dans l’autoritarisme de la prospérité, la seule source de revenue permise vient de haut, et capillarise l’ensemble de la société depuis le tableau de contrôle du parti-État ou de la famille princière.
Le Maroc n’est pas dans cette situation, certes. Mais la concentration du capital au sommet laisse croire par moment qu’un tissu de PME fort et diversifié, émancipé des grandes centrales publiques ou semi-publiques, serait une menace. Comme s’il fallait se développer, oui, mais avec un seul moteur.

Omar Saghi, paru dans Telquel

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