Un cliché datant du XIXème siècle veut qu’il y ait fondamentalement deux grands systèmes politiques, liés à des fondements géographiques. Le système politique continental tend à rassembler le maximum de terres possibles, à les contrôler directement depuis une capitale autoritaire, à travers une bureaucratie brutale. On aura reconnu le fameux « despotisme asiatique » que Montesquieu comme Marx ont cru voir dans l’Empire ottoman, en Chine ou en Russie. Ainsi décrit, ce système semble répulsif. Mais il a ses avantages, qui firent sa force au cours des millénaires. Son égalitarisme : tous soumis au même maître, les différents peuples finissent par s’amalgamer dans une même masse intégrée. Sa méritocratie : les plus fidèles au pouvoir « montent » à travers l’armée ou la bureaucratie impériale.

L’autre système est maritime. Il s’agit des thalassocraties ouvertes sur les voies commerciales, des Cités-Etats commerçantes, ou des petites nations périphériques. Ici, il ne s’agit pas de contrôler le maximum de terres et de populations, mais de veiller à monopoliser des routes commerciales. Le pouvoir n’est pas assimilateur mais au contraire le plus souvent exclusiviste. L’armée, la paysannerie, même la bureaucratie peuvent être externalisées, sous-traités à des nations étrangères ou privatisées. Au besoin, on préfère importer le blé comme les mercenaires, et se concentrer sur les secteurs porteurs : agriculture spéculative, industries à haute valeur ajoutée, finances… Venise, les Pays-Bas, l’Angleterre, mais aussi Pétra ou La Mecque préislamique, les oasis du Sahara, le sultanat d’Oman, sont des exemples de ce genre de système.

Clichés, a-t-on dit. L’orientalisme, puis sa déconstruction, ont ringardisé ce genre de distinction. Mais les clichés, bien utilisés, ont leur avantage. Ils permettent d’aller au cœur d’une situation sinon absurde. Pourquoi le Maroc et l’Algérie semblent coincés, depuis les indépendances, dans un face-à-face coûteux et vain ? Parce qu’à leur façon, ils sont emblématiques de cette opposition. Et si, plutôt que de parler d’une république populaire opposée à une monarchie pro-occidentale, on parlait d’un despotisme continental opposé à une thalassocratie périphérique ? L’Algérie, depuis 1962 (au moins) a fait le choix du Heartland eurasiatique : la Russie plutôt que les Etats-Unis. Les options économiques et politiques s’en suivent : fermer le pays au commerce international et aux investissements occidentaux au profit de l’autarcie dirigiste. Etouffer le multipartisme au profit d’un Parti-Etat (officiel d’abord, implicite depuis 1988), rassembler les pouvoirs entre les mains de l’armée et brimer les forces indépendantes de la société civile.

Le Maroc a fait le choix inverse, celui du Ring atlantique. En s’alliant à l’Otan et à l’Arabie saoudite, il s’en déduit, automatiquement, l’ouverture économique (donc le maintient d’énormes inégalités), la dépendance technologique et universitaire à l’Occident (et l’analphabétisme de masse corrélé), le multipartisme (surtout des élites oligarchiques qui alternent aux postes), etc.

On voit qu’il n’y a pas, dans cette confrontation Terre et Mer, un choix naturel. Chaque option a ses inconvénients. Et quelque part, peut-être même n’y a-t-il pas de choix mais une espèce de destin inconscient des nations. Une tentation plutôt : celle de l’Algérie est de tomber dans les affres de l’autoritarisme fossilisateur ; celle du Maroc de se soumettre au plus puissant du moment pour continuer le business.

Omar Saghi, paru dans Telquel

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