Les classements internationaux des organismes indépendants semblent hésiter sur le statut du Maroc concernant son rapport aux libertés fondamentales et politiques. D’année en année, il perd ou gagne quelques points sans bouger d’une position qui semble faiblarde. 130ème, 140ème, 150ème… pour la liberté de la presse, ou la transparence politique, voir les libertés économiques. Vraiment ? Loin derrière tant de pays aux noms aussi exotiques et qu’on dit pourtant bien plus fermés… Le Maroc est-il donc aussi mauvais élève du libéralisme global ?

Les ministres concernés s’insurgent contre ce qu’ils perçoivent comme un a priori négatif. Mais il se trouve aussi des voix indépendantes pour prétendre que la situation est en réalité encore plus grave. Comment s’y retrouver ?

J’ai à plusieurs reprises souligné le dualisme socioculturel marocain et ses effets sur les statistiques : le fait que le Maroc soit à la fois un pays économiquement émergent et un pays parmi les moins avancés, pointant fièrement parmi les premiers et les derniers. Ici, ce n’est pas le cas. Il s’agit d’un autre paradoxe. Le Maroc n’est pas à la fois un pays en transition démocratique rapide et un pays qui régresse politiquement. Si les classements internationaux semblent donner une image décevante de ses progrès, c’est qu’il pâtit de ce que l’on peut appeler le paradoxe d’un pays « semi-ouvert ».

Quelle est la situation des libertés en Biélorussie, ou en Birmanie il y a quelques années, ou en Urss dans les années 1930 ? Il n’y a, pour ce genre de situation, que deux réponses : ne rien répondre, en attendant que le pays s’ouvre, ou se pencher sur les données transmises par les autorités elles-mêmes.

Un pays « semi-ouvert » n’est pas un pays libre, mais un pays qui a libéré l’accès à l’information concernant les libertés. Ce n’est pas la même chose. Depuis deux décennies, les autorités marocaines ont de moins en moins le monopole sur les données, chiffrées ou pas, concernant les libertés. ONG et presse locales et internationales, les producteurs d’information non-étatiques sont désormais nombreux, se corrigeant mutuellement. La vérité qui en ressort est forcément contrastée, en mouvement permanent. Un pays « semi-ouvert » peut facilement perdre plusieurs points dans un classement : il triche moins qu’un pays fermé à l’investigation indépendante.

L’affaire Eric Laurent/ Catherine Graciet est un excellent exemple de ce statut ambigu. Le Maroc est supposé assez fermé pour justifier des investigations sur des dessous prétendus effroyablement immoraux. Mais il est supposé assez transparent pour permettre l’accès aux informations. Les journalistes eux-mêmes supposent que le pays est assez fermé pour justifier des pratiques mafieuses (comme le chantage) et assez ouvert pour protéger leur intégrité physique (on peut toujours rêver aux risques pris à menacer Poutine ou Kim Jong-un).

Le propre de ce statut « semi-ouvert » est de ne pas durer. Les pays de l’Europe du sud furent pendant quelques décennies des pays « semi-ouverts ». La Corée du Sud, Taïwan, le Chili ou l’Argentine aussi.

Mais cela dépend aussi des citoyens et des responsables. Qu’ils acceptent le jeu du libéralisme. Un jeu ingrat, dans lequel on perd lors des premières manches, car on s’interdit les falsifications statistiques qui permettent aux tricheurs de « scorer ». Mais la liberté concurrentielle, en économie, comme en politique ou dans le champ du savoir, est à ce prix. Ses fruits mûrissent lentement, mais ils sont fastes.

Omar Saghi, paru dans Telquel

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